2017 French Articles

Des frontières floues : la classe moderne

Les médias sociaux et la distorsion des limites entre les relations professionnelles et personnelles en milieu scolaire

La relation entre les enseignants du secondaire et leurs élèves est particulièrement vulnérable à notre époque marquée par l’adoption générale des médias sociaux, le règne de l’informel et du cool, la marchandisation du sexe et la fracture dans la cohésion sociale des collectivités. Dans le climat qu’engendre cette dynamique, les limites ne sont pas clairement comprises. Un seul faux pas suffit à mettre en péril la carrière et la famille d’un enseignant. Quant aux élèves qui s’embrouillent dans une relation inappropriée avec un de leurs enseignants, l’effet de sape sur leur innocence et leur confiance en l’autorité est parfois irréparable. Tous les acteurs de ce drame malheureux en souffrent. Le grand public ne soupçonne pas à quel point ces relations inappropriées sont courantes. Heureusement, il est possible de prendre des mesures proactives et d’adopter des lignes directrices pour assurer le bien-être et la protection de toutes les parties.

Toute relation inappropriée entre un membre du personnel enseignant et son élève a pour cause le dépassement des limites entre les relations professionnelles et personnelles. Même si l’intention initiale était tout à fait innocente, une fois que la limite est franchie, le potentiel de peine et de perte est incommensurable. À l’heure actuelle, les discussions professionnelles sur les limites à maintenir par les enseignants sont rares. Les administrateurs, les enseignants et les conseillers ont besoin de directives pratiques et d’exemples concrets pour assurer la sécurité du milieu éducatif à toutes les personnes concernées.

Les enseignants qui maintiennent en toute occasion un comportement conforme à l’éthique gagnent la confiance et le respect de leurs élèves et de leurs collègues. Pour pouvoir entretenir cette réputation, les enseignants doivent d’abord recevoir des consignes claires pendant leur formation, puis de nouveau dans les cours d’appoint offerts par leur administration. Le caractère intrinsèque de la personne est un facteur fondamental, mais la sensibilisation des enseignants aux écueils possibles et aux outils proactifs pour les éviter efficacement est également essentielle dans le monde d’aujourd’hui, où la culture avance à un rythme rapide et où les classes deviennent des zones de haute pression. Une once de prévention vaut un kilo de soins.

Le 30 janvier 2012, le National Post publie un article au sujet de Joanne Léger-Legault, une enseignante primée d’Ottawa, qui est accusée d’avoir eu des contacts sexuels avec plusieurs de ses élèves masculins. Léger-Legault finit par se voir retirer son brevet d’enseignement et est congédiée par son conseil scolaire. Elle ne nie pas les allégations d’inconduite professionnelle portées contre elle, non plus que les faits qui ont été exposés au comité de discipline de l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario, où l’audition de l’affaire a eu lieu l’an dernier. Léger-Legault a admis avoir outrepassé les limites des relations entre élèves et enseignants en s’engageant dans des relations sexuelles inappropriées avec des garçons à qui elle enseignait. Cette trahison choquante de la position de confiance et d’autorité d’une enseignante est un cas extrême, mais elle sert de mise en garde quant aux dangers inhérents au fait d’enseigner à des adolescents sans avoir une compréhension nette des limites entre les relations professionnelles et personnelles. C’est un euphémisme de dire que Joanne Léger-Legault n’a pas réussi à maintenir les normes de sa profession.

Il arrive parfois que la personne enseignante soit aussi un prédateur sexuel. D’après Charol Shakeshaft, professeure et coauteure d’une étude sur les abus sexuels en milieu scolaire réalisée pendant quatre ans et publiée dans la revue spécialisée en éducation Phi Delta Kappan, « les relations sexuelles entre enseignants et élèves sont beaucoup plus courantes que les gens sont prêts à le reconnaître ». D’après ses constatations, « les données les plus précises actuellement disponibles indiquent que près de 9,6 % des élèves sont la cible d’inconduite sexuelle d’une éducatrice ou d’un éducateur au cours de leur parcours scolaire ». Cette étude a été menée aux États-Unis, mais rien ne permet de supposer que la situation soit différente au Canada. Ces résultats devraient servir d’avertissement à tous les administrateurs scolaires et enseignants et les appeler non seulement à faire preuve de vigilance, mais aussi à en faire régulièrement un sujet de discussions internes. Pour ces formations internes, Mme Shakeshaft recommande l’embauche d’un professionnel du domaine des abus sexuels, idéalement issu de l’extérieur de la communauté scolaire.

Les enseignants qui outrepassent si scandaleusement les limites ne comprennent pas les limites déontologiques qu’il est essentiel de respecter lorsqu’on guide des élèves dans le développement de leur plein potentiel. Le respect envers l’élève est multiforme; c’est notamment une question d’intégrité, d’équité et de fiabilité morale. En particulier, les enseignants doivent apprendre à exprimer adéquatement le souci qu’ils ont de leurs élèves. La relation des éducateurs avec les élèves, les parents, les collègues et le public en général repose nécessairement sur un socle de confiance.

Les écueils tels que le dialogue avec des élèves dans les médias sociaux peuvent survenir subrepticement et piéger les enseignants les plus dévoués. Il faut tout particulièrement offrir aux éducateurs du secondaire un perfectionnement professionnel qui les aidera à prendre des décisions et à éviter les erreurs dans leurs relations avec leurs élèves. Les activités de perfectionnement professionnel qui traitent de ces enjeux en présentant des exemples, de l’information et des stratégies sont essentielles à tous les enseignants.

Quand on communique avec des élèves en ligne, la limite entre les relations personnelles et professionnelles s’estompe facilement. Les médias sociaux sont souvent le point chaud où les relations entre enseignants et élèves risquent le plus de glisser au-delà des limites professionnelles. Les comportements inappropriés pour les enseignants vont des commentaires sur l’administration à l’affichage de vidéos personnelles. Les enseignants d’expérience évitent de devenir « amis » avec des élèves sur Facebook ou de leur donner leur adresse de courriel personnelle. Ils comprennent les dangers inhérents aux communications en ligne avec leurs élèves et la difficulté d’y préserver des limites claires. Dès qu’on publie des renseignements personnels ou des photos en ligne, on perd le contrôle de ces documents. Des élèves immatures et irréfléchis pourront les partager et les copier. Les dommages risquent d’être irréparables.

Les relations se développent plus rapidement quand l’accès et la communication entre les personnes sont instantanés. Internet et les médias sociaux contribuent à créer une intimité factice et, souvent, dangereuse. Il est facile de raconter des secrets à de virtuels étrangers; les médias sont saturés de récits de relations inappropriées qui se sont développées en ligne. Les cas de prédateurs qui, sous le couvert de l’anonymat, ont attiré des adolescents dans des relations destructives en ligne sont monnaie courante et vont parfois jusqu’à pousser la jeune victime au suicide. Dans le contexte des médias sociaux, des gens se font régulièrement prendre au piège. La fixation de limites en matière de technologies des communications est essentielle à la réussite dans la classe d’aujourd’hui. Les enseignants seront servis au mieux s’ils comprennent le danger d’échanger avec des élèves dans les médias sociaux.

À l’adolescence, les garçons comme les filles ont parfois le coup de foudre pour leurs enseignants; lorsque cela se produit, l’élève essaie souvent de nouer des liens avec l’enseignant dans les médias sociaux. Ces gestes peuvent prendre les enseignants au dépourvu. Les enseignants chevronnés et bien formés arrivent à saisir l’intention de ces messages et à mettre fermement un frein à leur progression. L’établissement diligent de limites claires et concrètes dans chaque milieu scolaire protège les élèves, les familles et les carrières des conséquences affectives et juridiques des relations inappropriées.

La liberté dont jouissent beaucoup d’élèves avec leur téléphone, même en classe, a fait surgir des problèmes imprévus. Les conséquences les plus évidentes sont l’inattention et les communications indésirables entre les élèves pendant les cours. Le téléphone cellulaire omniprésent a également donné lieu, par exemple, à la prise de photos embarrassantes d’une enseignante penchée vers l’avant et de vidéos montrant des élèves dans des situations gênantes. Le partage en ligne de ces images est une source d’humiliation pour bien des victimes. Or, des contraintes politiques empêchent souvent les conseils scolaires, les parents et l’administration d’interdire l’usage du téléphone cellulaire à l’école.

Une entrevue avec une conseillère en orientation d’une école de Winnipeg dont la carrière couvre plusieurs décennies met en lumière son manque de préparation sur la question du maintien de limites claires.

  1. Au cours de votre formation universitaire, a-t-il déjà été question des limites entre les relations professionnelles et les relations interpersonnelles à caractère sexuel entre les adolescents et leurs enseignants?

« […] ce sujet n’a JAMAIS été abordé. Cet enjeu devrait faire l’objet d’une révision du système. »

  • Ces questions délicates ont-elles été abordées pendant votre premier stage en milieu scolaire?

« Là encore, il n’en a jamais été question. »

  • À titre de conseillère en orientation, avez-vous déjà eu connaissance d’infractions sexuelles entre un élève et un enseignant? Pourriez-vous nous parler de la nature de l’infraction et de ses conséquences pour les parties concernées?

« […] l’enseignant a finalement été congédié et a changé d’emploi. C’est par le journal local que le personnel a su que cette personne était formellement accusée de contacts sexuels dans une école de Winnipeg […] »

  • La question des limites, notamment sur le plan sexuel, est-elle régulièrement abordée dans le cadre des services internes aux enseignants?

« Encore une fois, je ne me rappelle aucune formation spécifique ni présentation sur ce sujet, et j’ai été enseignante au secondaire et à l’élémentaire. »

La Commission professionnelle consultative de l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario recommande au personnel enseignant de s’abstenir d’échanger des notes, des commentaires ou des courriels personnels avec les élèves, ainsi que de leur téléphoner. Surtout, les enseignants ne devraient jamais flirter ou tenir des conversations d’ordre sexuel avec des élèves, que ce soit à l’école ou par Internet. La Commission leur recommande aussi de décliner les demandes d’« amitié » de la part d’élèves. Les communications électroniques doivent se faire uniquement à des moments appropriés de la journée et sur des plateformes éducatives telles qu’un programme ou un projet scolaire. À titre de citoyens numériques, les enseignants sont invités à modéliser un comportement professionnel et une bonne façon de s’exprimer en ligne. La sécurisation des comptes personnels en ligne est également à conseiller. Ces recommandations n’ont pas pour but de propager la crainte, bien au contraire : elles visent à donner aux éducateurs la liberté de travailler avec assurance dans leur classe, en sachant que leurs relations avec leurs élèves sont bien circonscrites par les limites professionnelles.

La réflexion et l’autoexamen sur notre propre style d’enseignement contribuent largement à éviter les fausses allégations. Beaucoup de celles-ci découlent d’un malentendu ou d’une interprétation erronée de l’intention des enseignants. Les personnes qui enseignent aux jeunes sont assujetties à des normes de précaution et de conduite plus strictes que les membres de la société en général. Le respect de ces normes est attendu toute l’année durant. Même après les heures de classe, le comportement des enseignants est souvent surveillé de près. Les quelques balises qui suivent aideront les éducateurs à maintenir un équilibre sain dans leurs relations avec les élèves.

Évitez tout rapprochement particulier avec une ou un élève. Les enseignants sont des modèles à suivre, pas les meilleurs amis des élèves. Ne rencontrez jamais des élèves à l’extérieur de l’école, et ne les faites jamais monter dans votre véhicule personnel. Évitez toute activité sociale avec des adolescents, surtout s’il y a de l’alcool dans les parages. La fréquentation des élèves, même s’ils sont adultes, dépasse les limites. Évitez de vous trouver sans témoin avec une ou un élève; évitez aussi toute expression physique de vos préoccupations. Certains élèves ont besoin d’une attention supplémentaire et font face à de graves problèmes à la maison. Informez-vous des ressources disponibles pour ces élèves, comme les conseillers en orientation ou les intervenants en toxicomanie. Il est probable que l’élève recevra davantage d’aide d’une équipe de professionnels. Réfléchissez avant de donner un cadeau à une ou un élève. Le cadeau le plus précieux que vous puissiez leur donner est d’avoir le comportement exemplaire qui définit votre profession.

Beaucoup d’enseignants du secondaire ont du mal à composer avec la « nouvelle camaraderie » entre le personnel scolaire et les élèves. Cette culture générale de l’informel, qui existe depuis moins d’une génération, a contribué à estomper les limites relationnelles. Dans cette culture marquée par l’assouplissement des valeurs et l’accessibilité, ces limites essentielles s’érodent. Les enseignants doivent continuellement se poser la question : « Si un tiers m’observait, mon comportement ouvrirait-il la porte à un malentendu? » Les départements de l’éducation des universités et les administrateurs scolaires ont la responsabilité d’immuniser les enseignants contre les écueils potentiels de ces relations délicates.

Par : Alison Zenisek

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