2017 French Articles

Un pari perdu, 2e partie

La facilité d’accès et la convergence des jeux vidéo et des jeux de hasard pipent les dés au détriment des ados vulnérables.

Les jeux de hasard sont à portée de doigts des adolescents d’aujourd’hui; ils sont même intégrés à leurs jeux vidéo. Dans notre société, le jeu de hasard est désormais un phénomène normalisé; l’État continue d’élargir la gamme de jeux qu’il exploite, des casinos aux jeux en ligne.

Les données de recherche nous apprennent que de 4 à 8 % des ados canadiens souffrent de jeu pathologique, et de 10 à 15 % de plus risquent de développer une dépendance. Aujourd’hui, les jeux de hasard simulés et la convergence des jeux vidéo et des jeux de hasard amènent les spécialistes du domaine du jeu pathologique à s’inquiéter de la croissance éventuelle de ces statistiques.

Dans cette seconde et dernière partie de notre série sur les périls du jeu de hasard chez les jeunes, nous discutons avec ces spécialistes des tendances actuelles et de leur potentiel d’accroître le risque de jeu pathologique chez les jeunes.

(La première partie de cette série a paru dans le numéro Été 2017.)

L’incitation à jouer

« Personne ne devient un joueur pathologique du jour au lendemain. Cela prend un certain temps », explique le Dr Jeffrey Derevensky, professeur et directeur du Centre international d’étude sur le jeu et les comportements à risque chez les jeunes, à l’Université McGill. « Avec cette génération de jeunes qui ont toujours eu facilement accès aux jeux de hasard, souvent avec l’appui de leurs parents, verrons-nous un effet négatif dans cinq ou dix ans? Je ne sais pas, mais ça m’inquiète. »

Selon les recherches du Dr Derevensky, de plus en plus de jeunes jouent en ligne et dans les médias sociaux pour des devises virtuelles, ce qui risque de les amener à jouer pour l’argent. « Nous rendons le jeu plus accessible qu’avant. La Colombie-Britannique et le Manitoba (entre autres) ont des jeux de hasard en ligne. Certes, ils s’efforcent d’en fermer l’accès aux personnes mineures, mais est-ce qu’ils réussissent? Voire. Les jeunes sont très doués dans ce domaine. »

 Selon nos spécialistes, comme les machines à sous et les appareils de loterie vidéo (ALV) n’attirent généralement pas les jeunes, l’industrie tente de rendre le jeu plus attrayant pour eux. Le Dr Derevensky observe, par exemple, que dans les casinos, les machines sont maintenant dotées d’écrans tactiles et qu’on peut y jouer au tir à la carabine. Le pédopsychologue établi à Montréal et ses collègues étudient l’intersection entre le jeu vidéo et le jeu de hasard et la synonymie qui s’installe progressivement entre les deux.

Une maîtrise illusoire

« J’ai observé de jeunes enfants qui jouaient à des jeux simulant des machines à sous ou une table de blackjack. J’ai vu, assis à côté de moi, un jeune enfant qui disait : “Regarde, papa. Regarde comme je suis bon. Est-ce qu’on peut jouer avec une vraie machine à sous?” », raconte le Dr Derevensky à propos d’une expérience vécue à un aéroport où des jeux de hasard gratuits étaient accessibles sur des tablettes à l’usage du public. « C’est là que le problème survient. C’est ce que les psychologues appellent le transfert des apprentissages. »

Beaucoup de sites de jeu de hasard en ligne s’accompagnent de sites d’essai où on peut « apprendre » à jouer. Selon le Dr Derevensky, ces sites donnent des chances disproportionnées aux débutants. « Une jeune personne qui voit sa pile de jetons s’élever est naturellement encline à se dire : “Si seulement j’avais joué pour de l’argent, imagine tout ce que j’aurais gagné.” Un jeu de hasard ne laisse pas nécessairement toute la place au hasard. Cela donne aux gens l’illusion de maîtriser le jeu. »

Certes, les jeux comme le poker et le blackjack exigent une certaine adresse, contrairement aux ALV, où le résultat dépend uniquement du hasard. Mais le danger est que le joueur se croie très habile. « Nous avons traité des jeunes qui jouaient au poker en ligne. Ils commencent par miser cinq cents, et ça marche vraiment bien. Puis ils misent à coups de dix cents, de vingt-cinq cents, d’un dollar, et ils continuent de bien faire. Quand ils se mettent à miser cinq dollars, la chance tourne, parce que plus la mise est haute, plus les joueurs qu’ils affrontent sont aguerris. »

Mina Hazar, directrice à l’échelon provincial du Programme de sensibilisation aux jeux de hasard chez les jeunes (PSJJ) au YMCA of Greater Toronto, prévient : « Les ados s’adonnent parfois aux jeux de hasard sans en connaître le fonctionnement. » Elle observe qu’en ligne et sur des applis gratuites, les jeunes peuvent jouer à des jeux de casino susceptibles de favoriser leur migration vers les jeux de hasard. Même s’ils ne gagnent pas d’argent, certains d’entre eux considèrent ces applications comme une formation avant la transition vers le jeu conventionnel. Des jeux vidéo basés sur l’adresse incorporent aussi des contenus fondés sur des jeux de hasard. « Quand on intègre les deux types de jeux, on donne au joueur une impression de maîtrise qui ne correspond pas à la réalité. »

Cinquante pour cent des Canadiens jouent à des jeux vidéo, affirme Mme Hazar. Dans ces jeux, les joueurs peuvent gagner ou progresser vers les niveaux supérieurs à force de s’exercer. Ils croient à tort qu’en persévérant, ils pourront aussi contrôler le résultat du volet des jeux de hasard.

LES JEUX DE HASARD EN LIGNE (sidebar)

Selon ce que révèle une étude sur les jeunes et les jeux de hasard menée en 2013 auprès d’étudiants âgés de 13 à 19 ans de l’Ontario, de la Saskatchewan et de Terre-Neuve : 

  • près de 10 % des adolescents ont déjà joué en ligne et 42 % des répondants se sont adonnés à une forme ou une autre de jeu de hasard au cours des trois mois précédant l’enquête;
  • les garçons sont significativement plus susceptibles que les filles de jouer en ligne;
  • parmi les adolescents déclarant jouer en ligne, 17 % sont considérés à haut risque de jeu pathologique (selon une échelle de mesure spécialisée), comparativement à 1 % des participants qui ne jouent qu’à des jeux de hasard concrets;
  • la forte proportion d’ados qui s’adonnent à une forme de jeu de hasard est préoccupante, car la recherche indique que plus une personne commence tôt à jouer, plus cela risque de lui poser un problème par la suite.

Le texte intégral du rapport est accessible à l’adresse http://bmcpublichealth.biomedcentral.com/articles/10.1186/s12889-016-2933-0.

La réduction des dommages

La convergence des jeux vidéo et des jeux de hasard est certes un enjeu essentiel pour David Horricks, directeur général des services à la collectivité à la direction des politiques et de l’application de la loi sur les jeux de hasard de la Colombie-Britannique. Comme il l’explique : « Tout porte à croire que les adeptes compulsifs des jeux vidéo qui y consacrent trop de temps, au détriment des autres aspects de leur vie, ont de graves problèmes. En effet, ils sont fortement susceptibles de céder aux offres de jeux de hasard qui sont actuellement intégrées à leurs jeux, simplement à cause de la possibilité d’améliorer leur capacité de gagner. »

Il existe plus de 2 000 sites illégaux de jeux de hasard en ligne, de sorte que les jeunes peuvent jouer en tout temps, signale aussi M. Horricks. « C’est un problème émergent, et je crois qu’il nous reste à voir le tsunami qu’il va provoquer, parce qu’il n’est pas encore assez pris au sérieux et qu’il se cache dans les jeux vidéo. » Pour cette raison, les adultes se doivent de dépasser le modèle conventionnel des jeux de hasard quand ils évaluent si une jeune personne risque de devenir une joueuse ou un joueur pathologique. En outre, il est facile de s’adonner au jeu à l’insu de tous, que ce soit sur un téléphone ou par Internet. D’ajouter M. Horricks : « Notre défi, à titre de parents, d’éducateurs, d’organismes de réglementation et de fournisseurs de soins, consiste en un engagement proactif à réduire les dommages, afin d’atténuer le plus possible les conséquences négatives qui guettent une forte proportion de ces jeunes. »

De son côté, Mina Hazar souligne qu’il existe bien des façons d’intégrer la sensibilisation au jeu pathologique et la prévention dans les programmes d’études. La réflexion critique et les discussions sur la culture médiatique se prêtent bien à ce sujet, tout comme les classes de mathématiques lorsqu’il s’agit de comprendre les chances et les probabilités qui régissent les jeux de hasard. Elle encourage les éducateurs à exploiter la mine de ressources pédagogiques offertes aux écoles canadiennes.


SUGGESTION DE LA RÉDACTION

Le Programme de sensibilisation aux jeux de hasard chez les jeunes a élaboré un atelier intitulé Blurred Boundaries, qui explore les frontières floues entre les jeux vidéo et les jeux de hasard en ligne. http://youthbet.com/workshop-options/

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