2017 French Articles

Un pari perdu – Première de deux parties

L’attrait, les joies et les tristes conséquences d’une dépendance difficile à déceler

Soyons francs. Quand il est question de la sécurité des jeunes, le problème des jeux de hasard ne vient pas spontanément à l’esprit des éducateurs et des parents. On pense plutôt à la drogue, à l’alcool et au sexe.

Mais les experts en dépendances qui se spécialisent dans le jeu compulsif estiment nécessaire d’informer les jeunes des risques associés aux jeux de hasard, surtout si on considère que près de 40 % des adolescents s’y adonnent. Comme nous le rappellent ces experts, selon certaines études, les jeunes courent davantage de risques que les adultes de devenir des joueurs à problèmes et la plupart des joueurs pathologiques adultes ont commencé à jouer à la préadolescence.

« Les jeunes apprennent très tôt les comportements du jeu. Les jeux de hasard sont ancrés dans notre société, dans notre langage », explique David Horricks, directeur général de la division des services d’aide communautaire à la direction générale des politiques sur le jeu de la Colombie-Britannique. « La promotion du jeu est omniprésente. Elle montre toujours des gens qui ont beaucoup de plaisir. »

Si la majorité des gens – les jeunes comme les vieux – s’adonnent sans problèmes à des jeux de hasard de façon récréative, en limitant à l’avance le montant à dépenser, la durée de l’activité et sa fréquence, de 4 à 8 % des ados souffrent de jeu pathologique, et de 10 à 15 % de plus risquent de développer une dépendance. (Par comparaison, le jeu compulsif affecte de 2 à 4 % des adultes.) Le jeu pathologique peut affecter la santé mentale et physique, les relations, la sécurité financière, l’éducation et l’emploi. « Ce n’est pas qu’une question d’argent. C’est le temps qu’on passe loin de sa famille, le temps qu’on passe à jouer plutôt qu’à faire autre chose. Quelqu’un qui passe toute sa journée au casino, sans rien faire de sain et sans s’alimenter adéquatement, a un problème », précise M. Horricks.

Partout au Canada, des ados disent qu’ils jouent, avec des amis ou des membres de leur famille, à la maison, chez des amis ou à l’école. Ils misent sur des défis, des jeux de cartes (le poker, le blackjack), des jeux d’adresse (le billard, les dards), des billets à gratter, des loteries, des paris sportifs; ils jouent en ligne et même au casino. Ces ados sont passés maîtres dans l’art de déjouer la réglementation sur l’âge minimum qui vise à les éloigner des jeux de hasard.

Un pari gagnant

Mina Hazar, directrice provinciale du Programme de sensibilisation au jeu pour les jeunes (PSJJ) au YMCA du Grand Toronto, insiste sur l’importance de parler aux jeunes des dangers du jeu afin qu’ils prennent les bonnes décisions et qu’ils restent en sécurité. « En général, quand nous parlons d’alcoolisme et de toxicomanie aux parents et aux éducateurs, le sujet est sur leur écran radar. Quand il est question de jeu compulsif, la détection des signes et des problèmes n’est pas une priorité pour les parents », explique-t-elle.

Mme Hazar souligne que le jeu compulsif n’est pas une dépendance visible comme la toxicomanie ou l’alcoolisme. Comme c’est une forme de dépendance cachée, les parents, les conseillers et les éducateurs doivent en connaître les symptômes : les changements de comportement, les troubles psychologiques telles que la dépression, la colère et même la violence qui se manifestent quand on empêche un joueur compulsif de s’adonner au jeu. Les principaux symptômes physiques sont la fatigue et le manque de concentration dus au manque de sommeil, l’omission de faire ses devoirs, les absences de l’école et la baisse des résultats scolaires. Pour ce qui est des signaux d’alarme financiers, Mme Hazar explique que les jeunes ados sont enclins à emprunter ou voler de l’argent pour parier, tandis que chez les ados plus mûrs et les jeunes adultes, les indices de jeu compulsif se trouvent plutôt sur les relevés de carte de crédit.

En Colombie-Britannique, le programme sur le jeu responsable et compulsif (Responsible and Problem Gambling Program), qui offre aux écoles de la province des outils de sensibilisation et de prévention en matière de jeu, relève de M. Horricks1. Les messages clés que ce programme transmet aux éducateurs, aux parents et aux jeunes ont trait, d’une part, à la nécessité d’apprendre à connaître les risques, les signes et les symptômes du jeu compulsif, et, d’autre part, à l’aide offerte aux personnes qui ont des problèmes. D’un océan à l’autre, les provinces offrent un large éventail de ressources, dont des modules fondés sur le curriculum qui s’intègrent à l’enseignement de plusieurs matières, dont les mathématiques, la santé et les études sociales.

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L’inaccessible gros lot

L’éducation aux risques du jeu vise à normaliser le dialogue sur ce problème comme on l’a fait pour le tabac, la drogue et l’alcool. Le jeu compulsif est toutefois un problème plus difficile à traiter, parce qu’il peut rester longtemps invisible.

Comme l’explique David Horricks : « Il faut que le joueur compulsif atteigne un stade très aigu pour que les gens ne puissent plus nier l’existence d’un problème. Une jeune personne peut avoir un comportement de retrait envers ses parents pour une foule de raisons; nous devons alors lui poser des questions au sujet de ses activités. « Cette conversation est nécessaire. Tes amis jouent-ils à des jeux d’argent? Joues-tu toi aussi, en parles-tu avec eux? Y a-t-il des jeux de hasard parmi tes jeux vidéo? Que penses-tu de tout cela? »

Les ados risquent davantage que la population adulte de devenir des joueurs pathologiques, mais parmi eux, les jeunes hommes sont les plus à risque. Comme le formule M. Horricks : « Ils prennent des risques et ils se croient à l’épreuve de tout. » Il ajoute : « Il y a des jeunes qui croient pouvoir financer leurs études par le jeu. Ils se pensent capables d’émuler le succès des joueurs de haut niveau qui gagnent de fortes sommes au poker. « C’est de la bravade, c’est plutôt cool et sexy, mais le jeune homme court un risque à chacun de ses comportements risqués. Le jeu n’est qu’un de ces comportements parmi d’autres. »

Ce sont surtout la disposition des ados à prendre des risques et le caractère émergent de leurs facultés cognitives à prendre des décisions qui expliquent le risque particulier qu’ils courent de développer une dépendance au jeu. « Le fait que certaines personnes qui commencent à jouer ont du mal à s’arrêter découle d’un problème développemental », explique le professeur Jeffrey Derevensky, directeur du Centre international d’étude sur le jeu et les comportements à risque chez les jeunes de l’Université McGill, à Montréal.

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De dangereuses idées fausses

L’un des facteurs de risque du jeu compulsif est ce qu’on appelle le gros gain initial. « La personne qui gagne beaucoup d’argent d’un coup reviendra au jeu parce qu’elle croit pouvoir reproduire les conditions gagnantes. Pour un enfant, 100 $, c’est un gros gain », indique le professeur Derevensky, qui est pédopsychologue. « Même si l’industrie du jeu repose sur le fait que plus une personne joue, plus elle perd, les jeunes hommes se pensent plus brillants que les autres et se croient capables de battre le système. En matière de paris sportifs, ils pensent connaître toutes les statistiques, la liste des blessés, le rendement des joueurs; tout cela présente un risque potentiel pour eux. »

Même s’il est illégal de parier avant d’avoir atteint un certain âge (qui varie d’une province à l’autre), M. Derevensky affirme que, d’après ses études, les jeunes n’ont pas beaucoup de difficulté à acheter des billets. « Les adolescents commencent par parier entre eux, puis ils passent aux loteries sportives administrées par l’État provincial. En vieillissant, plusieurs jeunes entrent en contact avec des preneurs aux livres. La situation devient alors encore plus problématique, car ces personnes font crédit aux jeunes. On peut trouver des preneurs de paris près de chez soi et en ligne. Souvent, les preneurs aux livres locaux affichent aussi leurs cotes en ligne. Leurs sites sont relativement secrets et protégés par des mots de passe, mais ce n’est pas si difficile [d’y accéder] », explique-t-il.

M. Horricks, Mme Hazar et le professeur Derevensky insistent tous sur la nécessité de faire comprendre aux jeunes le fonctionnement des jeux de hasard. Selon une idée fausse très courante, fondée sur ce que les jeunes connaissent des jeux vidéo, si on s’exerce assez, on augmente ses chances de gagner aux jeux de hasard. Il faut que les ados sachent qu’aucun entraînement ne peut les aider à gagner lorsque le résultat est purement aléatoire, comme à la loterie, à la roulette, ou avec les appareils de loterie vidéo et les machines à sous.

M. Derevensky souligne que même si le casino affiche les 20 derniers nombres sortis à la roulette, cela n’aide aucunement à choisir le prochain numéro gagnant, parce qu’il est impossible de contrôler ou de déduire le résultat d’un événement aléatoire, en l’occurrence, le prochain endroit où la bille blanche s’arrêtera. C’est là qu’interviennent les programmes de sensibilisation des adolescents au jeu. « Chaque province offre toute une panoplie de matériel d’enseignement, d’ateliers et de ressources en ligne, mais ces ressources ne sont pas utilisées autant qu’elles devraient l’être », note le professeur Derevensky.

Ne manquez pas la seconde partie de la série « On parie? » dans notre numéro d’automne 2017. Il sera question du jeu en ligne, de la convergence des jeux vidéo et des jeux de hasard et de ses ramifications potentielles pour les ados.

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Par : Laurie Nealin


Références
1 https://www.bcresponsiblegambling.ca/prevention-education/high-school.

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