2018 French Articles

Le choc des cultures

Réduire les conflits interculturels au secondaire

Chaque automne, depuis quelques années, les élèves de la Lindsay Thurber Comprehensive High School soulignent la rentrée avec un événement appelé le Dyeversity Relay (jeu de mots avec « diversité » et « dye », qui réfère à l’emploi de poudres colorées). C’est l’une des nombreuses manières dont cette école secondaire de Red Deer, en Alberta, célèbre et promeut la diversité raciale, religieuse et culturelle de ses 1 600 élèves et, du même souffle, invite toute la collectivité à respecter les identités et à refuser la discrimination.

Ce « relais de la diversité » convie les élèves à visiter des stands représentant les pays d’origine de leurs camarades de classe et à découvrir, au fil du parcours, les coutumes et les univers musical, culinaire et vestimentaire de chacun. À plusieurs reprises pendant l’événement, les élèves, qui ont tous reçu l’instruction de porter un t-shirt blanc, sont aspergés de poudres de diverses couleurs, si bien qu’au terme de la journée, ils arborent tous des t-shirts multicolores reflétant le caractère multiculturel de leur école et du Canada.

Étant donné l’objectif de cet événement et l’enthousiasme qu’il suscite année après année, le choc fut d’autant plus grand à Lindsay Thurber quand une bagarre a éclaté dans la cour d’école, en mai 2017, entre un groupe de réfugiés syriens fraîchement arrivés et un groupe d’élèves canadiens de longue date. L’échauffourée a malheureusement été filmée et aussitôt diffusée sur les médias sociaux, ce qui a donné lieu à la publication de virulents propos antimusulmans et a attiré sur le terrain de l’école un groupe de manifestants anti-immigration et anti-réfugiés, essentiellement sans affiliation, qui n’était bien sûr pas le bienvenu.

Ursella Khan fait partie des nombreux élèves de l’école que l’altercation a profondément perturbés et qui ont été indignés par l’irrespect et les propos haineux des manifestants. Cette élève de 12e année, âgée de 17 ans, est une Canadienne de première génération; ses parents, de religion musulmane, sont arrivés au Canada en tant que réfugiés pakistanais.

Bien qu’elle n’ait pas été témoin de l’événement, Ursella a vite joué un rôle clé de leader étudiante et de porte-parole prônant l’ouverture, l’acceptation, la dignité et le respect des droits de la personne. « Des barrières culturelles ont pu mettre le feu aux poudres d’un côté comme de l’autre », dit Ursella, qui a elle-même fait l’expérience du racisme. [Mais] la vidéo n’a pas aidé. Elle ne montrait que des parties de l’altercation; on n’avait pas toute l’histoire. Et elle a fait circuler des propos négatifs et des faussetés à propos d’un groupe marginalisé. »

Malheureusement, certaines informations ont été diffusées précisément pour semer la confusion et attiser les dissensions entre les élèves et dans la collectivité. Et, chose non moins déplorable, certaines personnes ont pris ces mensonges pour des vérités. « Le multiculturalisme et la diversité font la force du Canada, insiste Ursella. Les propos haineux et les manifestations d’intolérance n’ont pas leur place dans ma ville ni dans notre pays; ils sont en totale contradiction avec les valeurs canadiennes. » Si les conseils scolaires, les administrateurs, les enseignants et les leaders étudiants de partout au pays partagent la profonde conviction d’Ursella, il semble qu’une part de frictions culturelles soit néanmoins inévitable dans les corridors et les cours des écoles secondaires canadiennes.

Le Canada a donné l’exemple au monde entier en ouvrant ses portes à des milliers d’immigrants et de réfugiés ces dernières années, dont 25 000 Syriens en l’espace de quelques mois seulement. Cet afflux de réfugiés – dont beaucoup sont d’âge scolaire et ont été traumatisés par la guerre et des désordres de toutes sortes – exerce d’énormes pressions sur les écoles. Comment doivent-elles s’y prendre pour accueillir et intégrer ces jeunes qui, souvent, ne s’expriment ni en anglais ni en français et dont la vie jusque-là a été complètement différente de celle de leurs camarades nés au Canada?

Le défi, bien sûr, est plus colossal encore pour ces nouveaux élèves eux-mêmes, qui cherchent comment se comporter et se faire accepter alors que tout ou presque les distingue de la majorité : la langue, les vêtements, les habitudes culinaires, les références de la culture populaire, la religion. Invariablement, beaucoup préféreront fréquenter des jeunes qui leur ressemblent plutôt que d’essayer de s’intégrer dans un cercle où ils seraient l’exception.

« Les adolescents ont un très grand besoin d’appartenir à un groupe », explique la Dre Ester Cole, qui a été psychologue superviseure au Conseil scolaire de Toronto et est membre du comité consultatif professionnel de la Fondation de psychologie du Canada. « Un réseau social apporte la stabilité, poursuit-elle, et le groupe d’amis devient un filet de sécurité pour l’adolescent, qui y trouve d’autres jeunes qui le comprennent. De manière générale, un jeune est donc porté à vouloir faire partie d’un groupe qui a beaucoup en commun avec lui. »

« De la maternelle à la 7e année, les enfants semblent avoir de la facilité à adopter de nouvelles normes culturelles; ils sont à l’âge où ils forgent leur identité culturelle, explique la conseillère clinicienne Kelly Lei Che, qui offre du counselling multiculturel à Vancouver. Les jeunes de la 8e à la 12e année, par contre, ont déjà intégré des codes culturels et peuvent prendre plus de temps à en adopter de nouveaux. »

De plus, il n’est pas rare que de nouveaux arrivants qui sont réticents à s’adapter à la culture canadienne ou qui la rejettent carrément soient catégorisés comme « manquant de motivation », qu’ils suscitent la méfiance et qu’ils soient perçus négativement par les autres élèves et le personnel. Il est pourtant parfaitement compréhensible que des adolescents, a fortiori des réfugiés qui ont déjà tant perdu, rejettent la nouveauté et s’accrochent aux normes qui reflètent leur famille, leur histoire, leur pays d’origine et leur culture. La culture est, après tout, une force puissante et influente.

« C’est notre culture qui nous enseigne quoi croire et ne pas croire, les attentes que nous pouvons et ne pouvons pas avoir, ce qui est précieux et significatif et ce qui ne l’est pas, ce qui doit être respecté et ce qui ne doit pas l’être, ce qui doit être encouragé et ce qui ne doit pas l’être, ce qui doit être puni et ce qui doit être récompensé », explique Mme Che. Toutefois, chaque culture étant unique, il est parfois difficile pour des jeunes – qu’ils aient toujours vécu au Canada ou qu’ils viennent d’y arriver – d’accueillir et d’accepter des pairs dont les idées et le mode de vie sont différents des leurs, voire y sont complètement opposés.

C’est souvent de ce manque d’acceptation et de compréhension que naît le « choc des cultures ». Ce choc tend aussi à être exacerbé quand un groupe qui a traditionnellement vécu de l’intimidation ou de l’exclusion commence à gagner de l’assurance et devient plus susceptible d’articuler ses besoins et de se défendre.

Le choc des cultures peut s’exprimer de multiples façons, mais, de manière générale, il se manifeste verbalement ou physiquement et comporte une forme quelconque d’injure, d’intimidation ou d’exclusion. Il peut survenir entre deux ou plusieurs groupes d’élèves hétérogènes – pas seulement entre Néo-Canadiens et Canadiens de longue date –, de même qu’entre des membres du personnel et des élèves ou entre des membres du personnel et des parents. « On ne peut pas juger de situations selon une norme culturelle unique quand on travaille dans un milieu scolaire multiculturel, dit Mme Che. Le personnel doit savoir que plusieurs normes culturelles se côtoient dans une école canadienne. »

Outre qu’ils se répercutent sur  l’atmosphère générale, le moral et la sécurité dans une école, les conflits culturels peuvent aussi miner la santé physique et mentale des élèves ainsi que leur image de soi. Bee Quammie peut en parler d’expérience. Cette rédactrice, créatrice de contenu numérique et conférencière torontoise, élevée à London, en Ontario, par des parents d’origine jamaïcaine, a fréquenté deux écoles secondaires à partir de la fin des années 1990.

« London n’était pas très multiethnique à l’époque. Il n’y avait qu’une poignée d’élèves de couleur dans les écoles que j’ai fréquentées, se souvient-elle. Le racisme était tantôt explicite, dans des insultes et des bagarres, tantôt implicite, dans des idées reçues et des commentaires d’élèves et d’enseignants qui traduisaient leur ignorance. « J’intervenais verbalement quand je me sentais en sécurité pour le faire, ajoute-t-elle. Mais autrement, je me taisais. » Pour autant qu’elle se souvienne, rien n’était fait non plus, dans ces écoles, pour la protéger ou la valoriser.

« C’était facile pour le personnel de tout ranger sous l’étiquette de l’intimidation et de ne jamais appréhender le problème sous l’angle du racisme, dit-elle. [Or], tant qu’on ne creuse pas pour chercher à comprendre les tensions qui alimentent un conflit entre élèves, le comportement continue. »

Aujourd’hui, par ses textes et son activisme, Mme Quammie encourage les jeunes Noires à dénoncer le racisme, à être fières de leur identité et à agir pour se sentir en sécurité dans leurs écoles et leurs collectivités.

Les probabilités qu’un élève vive une expérience aussi démoralisante que celle qu’a vécue Mme Quammie ont sans doute diminué aujourd’hui, les écoles canadiennes – même dans les petites municipalités – étant de plus en plus multiculturelles. Mais qu’une école compte une poignée d’élèves marginalisés ou issus de minorités ou qu’elle en compte des centaines, la même vigilance de tous les instants s’impose pour que chacun d’eux, quelle que soit sa religion, sa couleur ou sa culture, se sente en sécurité et respecté. Les risques de conflits interculturels chutent quand cet objectif est atteint.

Se pose alors cette question : que peuvent faire les écoles secondaires canadiennes pour offrir à tous leurs élèves un cadre sûr et exempt de discrimination? Un certain nombre de choses, selon Mme Quammie. « [Elles peuvent] changer des politiques et des pratiques qui entretiennent des préjugés ou qui tolèrent que l’administration y reste indifférente, avoir un effectif diversifié et écouter ce que leur disent les élèves à propos de leurs expériences », dit-elle. Plus particulièrement, les écoles doivent prendre au sérieux les préoccupations et les dénonciations d’élèves à propos de cas de racisme, de harcèlement et d’exclusion, et agir rapidement pour remédier à ces situations.

« Les écoles doivent s’imposer la transparence et se responsabiliser. Il faut aussi favoriser le dialogue entre les cultures, pour sensibiliser tous les élèves à la beauté de la diversité », conclut-elle. « Les risques de friction sont moindres dans les écoles où on ne fait pas que réagir en appliquant des règlements et des lois, mais où on intervient aussi positivement en amont », ajoute la Dre Cole.

« Plus les activités proactives sont nombreuses et fréquentes, plus il y a d’occasions d’échange et d’écoute », dit-elle. Une administration scolaire ne peut pas se contenter de réprimander ou de punir les élèves qui agressent ou intimident ceux qui sont différents d’eux. « Il doit exister des programmes dont tous constateront les bienfaits. »

De nombreuses écoles secondaires canadiennes ont déjà adopté – ou sont en voie de le faire – des politiques et des programmes destinés à sensibiliser leur corps étudiant à la diversité des identités culturelles et des croyances et pratiques religieuses, et à encourager l’acceptation des différences. Dans certaines écoles, il peut s’agir d’offrir des cours de gestion des conflits, de la médiation avec des camarades, des programmes de jumelage ou des choses aussi tangibles que l’ajout de plats halal ou casher au menu de la cafétéria. Ailleurs, il peut s’agir d’inviter parents et élèves à un événement multiculturel, de faire traduire des documents dans plusieurs langues, de former un groupe de travail spécial ou d’organiser une activité décontractée et amusante comme le Dyeversity Relay.

Après les événements de mai 2017, ce relais annuel est devenu encore plus significatif et essentiel pour les élèves de Lindsay Thurber, de même que pour leurs familles et les municipalités avoisinantes. « Nous avons tous besoin de nous faire rappeler de temps à autre qu’à l’exception des peuples autochtones, qui vivaient déjà ici quand le Canada a vu le jour, nous sommes tous issus de l’immigration », dit Ursella, qui était la conférencière invitée au Dyeversity Relay de l’automne dernier et était récemment nommée au Conseil consultatif pour la jeunesse du ministre albertain de l’Éducation.

« La diversité culturelle définit notre pays. Il n’existe pas de culture canadienne unique. Nous formons un mélange de cultures, et cela englobe les nouvelles. Nous sommes tous issus d’immigrants venus ici en quête d’une vie meilleure. « C’est difficile d’être une minorité, où qu’on soit », ajoute-t-elle. Difficile de trouver sa place; de se faire des amis; de sentir sa différence dans le regard des autres. En revanche, comme l’a appris Ursella, il n’est pas si difficile de faire preuve de gentillesse et d’ouverture, de dénoncer les injustices et le racisme dont on est témoin et d’agir pour les combattre. « J’ai parlé parce que c’était la chose à faire. C’était mon devoir comme Canadienne; et comme être humain, tout simplement. »

Par : Sharon Chisvin

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