2018 French Articles

Les bouleversements de l’IA

L’ère de l’intelligence artificielle fera des gagnants et des perdants. Comment se préparer à l’imprévisible marché du travail en devenir?

Quels emplois seront encore de bons emplois dans dix ans? À cette question cruciale une réponse déconcertante : personne ne sait avec certitude.

Alors même que l’intelligence artificielle (IA) et la robotique déploient leurs tentacules vers des professions et des emplois restés depuis des générations l’apanage de l’être humain, les avis divergent quant à ce que sera le paysage de l’emploi dans dix ans.

Les spécialistes s’entendent toutefois sur un point : le monde du travail connaîtra bientôt de grands bouleversements, dont l’éducation doit tenir compte. Or, vu la difficulté à prédire la trajectoire de cette déferlante, les élèves actuellement au secondaire doivent, plus encore, peut-être, que toute autre génération depuis cent ans, savoir marcher dans des sables mouvants.

Comparée à l’effet de technologies comme le téléphone, l’auto et l’ordinateur, en leur temps, l’incidence de l’IA sur l’emploi sera exponentielle. « Ces technologies ont remplacé des outils existants par de plus efficaces mais, dans une large mesure, c’est nous que l’IA remplacera », dit Sean Lyons, Ph. D., professeur au Collège d’administration et d’économie de l’Université de Guelph. « Sans compter que l’IA prépare une prochaine vague technologique. »

Comprendre l’IA

Pour comprendre comment l’IA transformera d’ici peu le travail et la société, il faut transcender la vision traditionnelle du robot employé à des tâches répétitives et simples, et nous concentrer sur une facette qui risque fort de compromettre même les carrières de travailleurs du savoir très instruits. D’ores et déjà, en effet, des algorithmes d’apprentissage machine très perfectionnés apprennent, décident et font des prédictions en toute autonomie. L’IA de ce type a déjà supplanté des gens dont l’emploi consiste à prendre des décisions en fonction de données, par exemple les gestionnaires de portefeuilles et les professionnels du secteur bancaire. Ainsi, de 2011 à 2017, Goldman Sachs a remplacé 600 négociateurs aux pupitres par 200 ingénieurs en programmatique. Voilà précisément le genre de faits instructifs qui peuvent aider les jeunes – mais aussi les parents et les conseillers – à planifier leurs études postsecondaires.

L’English Oxford Living Dictionary définit ainsi l’intelligence artificielle :

Théorie et conception de systèmes informatiques capables d’exécuter des tâches qui requièrent normalement l’intelligence humaine, comme la perception visuelle, la reconnaissance de la parole, la prise de décisions et la traduction d’une langue à une autre.

Bref, les machines dotées d’intelligence artificielle imitent le comportement d’un être humain intelligent. Cependant, bien qu’elles se rapprochent de l’être humain, elles ne sont pas humaines.

Emplois en péril

Faut-il en déduire que tous les emplois, même ceux qui exigent de longues études, sont vulnérables à l’IA et à l’automatisation? « Intuitivement, je répondrais oui. Mais comment? Qui peut le dire… Ce qu’on entend, pour l’instant, c’est que l’IA et la robotique vont supprimer des emplois. Disons plutôt qu’elles vont transformer des emplois, dont certains, peu spécialisés, risquent d’être immédiatement éliminés. Par exemple si les écrans tactiles et une appli de commande permettent à un McDonald’s de retrancher un membre de son équipe. Dans un proche avenir, il est plus probable que l’IA augmente l’efficacité de la plupart des emplois. Par conséquent, les compétences exigées pour un poste donné seront entraînées à la baisse, tout comme le salaire et la sécurité d’emploi », précise Sean Lyons qui, avec deux collègues canadiens, a fait de la recherche pendant cinq ans sur la transformation des emplois d’une génération à l’autre et sur les perspectives d’avenir à cet égard.

Lyons donne l’exemple des agents financiers du domaine bancaire, qui devaient naguère acquérir beaucoup d’expérience et une solide connaissance des clients avant d’accorder un prêt. Ils cèdent peu à peu leur place à des conseillers du service à la clientèle, d’un palier hiérarchique inférieur, qui n’ont plus qu’à transmettre au client la décision rendue par le système d’IA dans lequel ils ont versé les données pertinentes. « Beaucoup d’emplois spécialisés sont condamnés au nivellement par le bas par l’IA, qui est plus prévisible, qui génère des mégadonnées et n’a pas besoin de formation. À mesure que les prix diminueront, l’IA et la robotique, plus accessibles et plus faciles à programmer, assumeront une plus grande part de notre travail de réflexion », explique le Pr Lyons.

Les progrès de l’IA augmentent le potentiel des robots, note Joel Blit, professeur adjoint au Département d’économie à l’Université de Waterloo. Récemment agréé par l’Institut d’intelligence artificielle de l’université, Blit a écrit nombre d’articles sur l’IA et l’avenir du travail, et il conseille les responsables de l’élaboration des politiques sur le sujet. Grâce à la robotique, dit-il, l’IA va pénétrer des domaines comme la transformation des aliments et l’agriculture, y compris la plantation et la récolte. « Si les tâches qui constituent l’essentiel de votre travail peuvent être assumées par l’IA et la robotique, vous aurez bientôt de gros ennuis. Par contre, si l’IA et la robotique complètent ce que vous faites, non seulement vous êtes en sécurité, mais votre avenir s’annonce brillant. Ces outils vont vous rendre plus productifs. Pour ceux qui, comme moi, essaient de comprendre l’ensemble d’une situation à partir de données, l’IA sera un instrument complémentaire. Elle me rendra plus productif et plus rentable, et pourrait donc augmenter mon salaire, puisque je pourrai faire plus en moins de temps. »

À toute épreuve?

Selon Joel Blit, le travail des experts en mégadonnées est ce qui se rapproche le plus d’une profession à toute épreuve. « D’autres domaines semblent à l’abri, notamment les soins de santé (ceux que fournissent les professionnels), l’éducation et la haute direction, parce que l’aspect humain y est très substantiel et donc très difficile à remplacer par des robots et par l’IA. » Blit met en garde, toutefois, contre la tentation de prédire quels emplois sont promis au plus bel avenir et lesquels vont droit au billot. « Vous pouvez défendre ou condamner l’un ou l’autre et déterminer quel argument est le plus convaincant, mais en fin de compte, personne ne sait vraiment. »

Sean Lyons pense aussi que les services à la personne – éducation, application de la loi, médecine et prestations de soins – de même que les emplois du domaine du loisir et des arts seront moins touchés par l’IA. « Les créateurs de contenu utiliseront les outils de l’IA, mais l’élément humain restera essentiel à la culture et au divertissement », dit-il. Il envisage tout de même quelques changements, puisque l’interaction entre l’être humain et la technologie évolue de manière imprévisible. D’où le dilemme pour les conseillers scolaires : les parcours pédagogiques et professionnels qui semblent appropriés aujourd’hui pourraient ne plus l’être à long terme, puisque la machine reproduit de mieux en mieux le rendement humain.

Quelques gourous ont affirmé récemment que les domaines les plus difficiles à informatiser – plomberie, menuiserie, électricité et mécanique automobile – offrent de bonnes perspectives professionnelles. Joel Blit trouve l’idée défendable, mais Sean Lyons n’y souscrit pas. « Il me semble prématuré de dire que les métiers spécialisés sont à l’abri de l’IA », prévient-il. « Avec une technologie comme la HoloLens de Microsoft [ordinateur portable doté de lunettes à réalité augmentée], par exemple, un technicien bien formé peut guider à distance un collègue moins aguerri. On remplace de plus en plus les métiers artisanaux. Pensons à l’impression 3D. »

Cherchons humains

Le progrès va forcément accroître le potentiel perturbateur de la robotique et de l’IA, même dans des domaines qui semblent pour l’heure se prêter bien peu à l’automatisation.

Certains croient que les mégadonnées sont sources de carrières prometteuses. À long terme, toutefois, tous les emplois de ce secteur ne sont pas sûrs. Blit pense en effet que les gens qui font des analyses de base dans le but d’établir des relations entre données, par exemple, seront remplacés par l’IA, dont la capacité d’analyser et de repérer les tendances va croissant. Lyons est d’accord, mais reste convaincu que « nous aurons besoin d’êtres humains créatifs qui sauront quelles questions poser et pourront établir des relations qui dépassent de loin la simple manipulation de chiffres. Einstein n’a pas élaboré la théorie de la relativité en triturant des chiffres : ses expériences avaient été longuement réfléchies, mais il devait aussi improviser. Pour l’instant, seuls les humains peuvent faire ça, pour autant que je sache », souligne-t-il.

Blit aussi croit fermement que la révolution de l’IA profitera à ceux qui savent formuler les questions, interpréter les données et comprendre le sens des relations mises au jour. Lyons tempère de même : tout n’est pas noir à l’horizon IA. Beaucoup d’emplois en souffriront, mais il naîtra des professions que l’on n’imagine même pas encore. « Tenter de prédire ce qu’elles seront, c’est comme si vous aviez tenté de prédire l’incidence des médias sociaux sur nos vies quand l’ordinateur est entré dans nos maisons dans les années 1980. C’est une évolution absolument imprévisible. »

Compétences suprêmes

Les étudiants actuels doivent absolument pouvoir s’adapter, conseille le Pr Lyons. Ils ne doivent pas s’endormir sur leurs lauriers, mais se tourner résolument vers l’avenir. Joel Blit leur suggère de ne pas « penser à une carrière unique pour la vie entière, mais d’acquérir plutôt des compétences qui les rendront aptes à occuper différents emplois dans divers domaines, parce que les bouleversements à venir sont considérables. « Comme il est difficile de prévoir, ils doivent acquérir des compétences que l’IA ne saurait remplacer. La technologie fait merveille dans des tâches précises et limitées, mais ce n’est pas une bonne généraliste : elle n’offre pas une solution générique à une gamme de problèmes différents. Voilà pourquoi certaines compétences plus générales, typiquement humaines, sont relativement protégées. »

Blit encourage fortement les étudiants à préférer des programmes d’études qui développent les habiletés générales comme la créativité, la communication, l’empathie, la pensée créatrice, la profondeur de réflexion, la résolution de problèmes et le jugement. Il explique : « Ces habiletés sont des valeurs sûres et pour longtemps encore. Les systèmes fournissent l’information, mais c’est à vous de choisir ce que vous en ferez ». Il estime que les compétences en programmation et en interprétation de données sont incontournables. « C’est grâce à elles que vous décrocherez votre premier emploi parce qu’elles sont très recherchées », souligne-t-il.

Joel Blit croit en outre que la révolution de l’IA profitera aux entrepreneurs dans l’âme. Elle complétera leurs aptitudes et leur permettra de concrétiser leur vision et leurs idées, de mettre leurs technologies en œuvre et de se créer un marché de millions de personnes à coût relativement faible. « Nous devons convaincre nos enfants de l’importance de l’esprit d’entreprise et de la culture entrepreneuriale. À mon avis, les jeunes entrepreneurs seront les mieux placés pour tirer leur épingle du jeu dans ce nouveau monde. Il importe aussi de savoir comment devenir entrepreneur, repérer les occasions et apprivoiser de nouveaux secteurs. » Pour résister aux turbulences professionnelles de l’ère IA, Lyons recommande enfin de se tenir au fait des innovations, de veiller soi-même au développement de sa carrière et de saisir toutes les occasions de découvrir et de maîtriser ses aptitudes plutôt que de compter sur les employeurs ou les établissements d’enseignement.

Par : Laurie Nealin

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