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Souffrir en silence

Pour trop d’adolescents canadiens, la vie à l’école secondaire est alourdie par un assortiment d’angoisses et de pressions. En fait, rares sont les ados qui réussissent à faire tout leur programme d’études secondaires sans ressentir la pression exercée par leurs pairs, leurs parents ou leurs enseignants pour les inciter à avoir de bonnes notes, à bien s’entendre avec leurs camarades et à jongler avec les devoirs et un emploi à temps partiel.

Pour quelques milliers d’adolescents canadiens, ces pressions routinières sont exacerbées par une situation qui échappe à leur contrôle et dont ils répugnent à s’ouvrir, même à leurs amis intimes et à leur conseiller scolaire. Ce sont les enfants de parents incarcérés.

Que signifie pour un adolescent le fait d’avoir un parent en prison? En gros, cela veut dire que le parent n’est jamais dans les estrades pour suivre un match enlevant et qu’il ne va jamais aux rencontres parents-enseignants. Cela veut dire qu’il n’est pas là non plus pour aider son enfant à faire ses devoirs, pour signer une autorisation de sortie ou pour prendre des photos de famille à la collation des grades.

Si on approfondit la question, l’incarcération parentale signifie que l’adolescent doit se débattre quotidiennement avec des émotions intenses qui fluctuent entre la colère et la culpabilité, entre la honte et la tristesse. Cela veut probablement dire que l’adolescent a du mal à se concentrer, que sur le plan social, il se sent isolé et impuissant, et qu’il souffre de symptômes d’anxiété ou de dépression. Cela peut également signifier que l’adolescent manque des cours, qu’il est la victime ou l’auteur d’actes d’intimidation, ou qu’il a tendance à lancer des invectives et à avoir d’autres comportements antisociaux.

« Quand les parents sont accusés ou condamnés pour un crime grave, l’enfant en est profondément affecté », affirme Yvon Dandurand, criminologue à l’Université de la Vallée du Fraser, en Colombie-Britannique, et associé principal du Centre international pour la réforme du droit criminel et la politique en matière de justice pénale.

En fait, selon une étude de 2014 intitulée In the Best Interests of the Child : Strategies for Recognizing and Support Canada’s At-Risk Population of Children with Incarcerated Parents [Dans l’intérêt supérieur de l’enfant : stratégies de reconnaissance et de soutien des enfants dont les parents sont incarcérés, une population canadienne à risque], « les enfants dont les parents sont incarcérés sont reconnus internationalement comme une population vulnérable, confrontée à de sérieux défis ». Ce constat s’applique aux jeunes enfants comme aux adolescents. Pourtant, ajoute Val Reimer, « malgré le nombre élevé d’enfants affectés par une incarcération parentale, il semble que notre conscience collective ne soit pas sensibilisée aux problèmes qu’affrontent ces enfants. »

Mme Reimer a acquis son expertise par son travail d’enseignante dans un centre correctionnel pour femmes en Colombie-Britannique et son projet de recherche de maîtrise en éducation, qu’elle a réalisé au Manitoba et qui portait sur les enfants ayant des parents en prison. « Dans les établissements scolaires, on est de plus en plus sensible aux enjeux essentiels comme la race, l’orientation sexuelle, la pauvreté et les handicaps, et beaucoup d’écoles s’efforcent d’atténuer les difficultés qui y sont associées, explique-t-elle. Mais les enfants de parents incarcérés continuent de souffrir seuls et en silence. »

Pour les adolescents, cette souffrance silencieuse est attribuable en partie au fait que les intervenants scolaires ignorent tout de leur situation, ainsi qu’à l’indépendance et à la résilience de l’adolescent lui-même. Les experts conviennent toutefois qu’elle découle surtout du préjugé associé à l’incarcération. « Les jeunes eux-mêmes ne sont pas tellement disposés à informer qui que ce soit de la situation de leur parent, indique M. Dandurand. Ceux à qui nous avons parlé craignent la stigmatisation. »

D’après les recherches, poursuit-il, il est rare qu’un jeune, en particulier dans la tranche d’âge des 16-17 ans, demande de l’aide de lui-même quand il est confronté à l’incarcération parentale. En général, ces jeunes tentent de composer par eux-mêmes avec cette situation. Dans bien des cas, ces élèves ont déjà vécu d’autres défis personnels perturbateurs tels que la pauvreté, le racisme institutionnalisé et la dysfonction familiale.

« Au Canada, les enfants de parents incarcérés forment une population cachée, soutient Mme Reimer. Actuellement, il n’y a pas d’espace de dialogue entre l’école et le tribunal où l’établissement scolaire pourrait être informé d’une incarcération parentale. » Dans les conditions qui prévalent actuellement au Canada, explique-t-elle, pour qu’un établissement scolaire soit informé du fait qu’un de ses élèves est l’enfant d’un contrevenant, il faut que l’enfant lui-même ou la personne qui en prend soin divulgue cette information. « Les enseignants et les conseillers scolaires que nous avons rencontrés se plaignent de n’être même pas au courant que les parents d’un jeune ont des démêlés avec la justice, affirme M. Dandurand. Et lorsqu’ils l’apprennent, généralement par une voie informelle, ils estiment qu’ils n’ont pas le droit de divulguer cette information confidentielle. »

Même quand un adolescent est soudainement transféré à une nouvelle école, comme c’est souvent le cas lorsque les parents sont incarcérés et que les enfants sont pris en charge par l’État ou par des membres de la famille élargie, l’école n’est pas nécessairement informée des motifs du transfert. Cette situation se produit le plus souvent quand c’est la mère qui est incarcérée : en effet, selon le Centre for Children and Families in the Justice System, seulement 5 % des enfants dont la mère est emprisonnée peuvent continuer de vivre au même endroit.

Même dans les meilleures circonstances, changer d’école secondaire représente tout un défi pour les adolescents. Mais pour un adolescent qui vit ce changement tout en portant un secret honteux, il est pratiquement impossible de se concentrer sur ses études, d’établir un climat de confiance, de nouer des amitiés et de faire de bons choix. Malheureusement, même quand l’école est informée de la situation particulière de l’élève, elle ne dispose pas toujours d’un programme dédié ou de ressources suffisantes pour l’aider à surmonter ses émotions intenses ou l’instabilité et l’incertitude de sa situation de vie.

« Nous n’avons pas de programme spécial pour les enfants de parents incarcérés », indique Pamela Potter, conseillère en orientation à l’école de formation professionnelle R.B. Russell, dans le quartier nord de Winnipeg. Ce quartier affiche le taux de crimes signalés le plus élevé de la capitale du Manitoba, la province canadienne ayant le plus haut taux d’incarcération.

« Toutefois, ajoute-t-elle, nous reconnaissons que l’incarcération parentale est une perte parfois très difficile à vivre, et nous nous efforçons de veiller à doter ces élèves d’un réseau d’appuis, à l’école et à l’extérieur, notamment par un aiguillage systémique et par la mise en place de moyens de soutien. »

Comme R.B. Russell, beaucoup d’écoles secondaires canadiennes comptent sur l’aiguillage systémique et les organismes à but non lucratif de tierce partie pour les aider à épauler leurs élèves. La Société Elizabeth Fry, la Société John Howard et l’organisme torontois FEAT, lequel s’est donné pour mission d’outiller les enfants de parents incarcérés et de prendre leur défense, offrent des programmes spécialisés pour aider les enfants à composer avec l’incarcération parentale et maintenir la cohésion familiale, pendant et après l’incarcération. Les initiatives de FEAT comprennent un centre parascolaire et des programmes de mentorat à l’intention des jeunes de 24 ans et moins. Ces programmes essentiels réussissent à atténuer plusieurs préoccupations des jeunes et à les aider, s’ils le veulent, à maintenir le contact avec leurs parents incarcérés, mais il reste des problèmes et des situations qu’ils sont incapables de résoudre complètement ou d’améliorer. 

La plus grande de ces préoccupations, tant pour le jeune lui-même que pour ceux et celles qui sont chargés de son éducation et de son bien-être, est la crainte qu’il finisse comme sa mère ou son père. Malheureusement, cette crainte repose sur des statistiques. D’après le Service correctionnel du Canada, les enfants ayant un ou des parents incarcérés sont jusqu’à quatre fois plus susceptibles que la moyenne d’être eux-mêmes incarcérés quand ils seront adultes. M. Dandurand le confirme : « Le comportement criminel des parents est largement reconnu comme un facteur de risque que l’enfant devienne lui-même un contrevenant. »

Bien entendu, face à cette réalité, il est impératif que les écoles secondaires et l’appareil judiciaire, partout au pays, déploient des efforts concertés de communication et de coopération afin d’identifier les jeunes dont les parents sont incarcérés. Une fois que l’école est au courant de cette situation, le jeune a beaucoup plus de chances de recevoir l’aide, l’orientation et l’aiguillage dont il a besoin pour composer avec sa colère et
sa honte et pour rompre le cycle intergénérationnel de l’incarcération.

Par : Sharon Chisvin

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