2019 French Articles

Des grizzlys très puissants

Photo credit: Shane Mahood, courtesy of Mongrel Media

Au Nunavut, des jeunes ont réécrit l’histoire d’une école et d’une communauté

Russ Sheppard est prompt à nier avoir donné à ses élèves le pouvoir de transformer leur vie malgré une épidémie de suicides et de toxicomanie chez les jeunes du hameau de Kugluktuk, dans le Nunavut. « Ils en ont trouvé la force eux-mêmes », assure cet ancien enseignant. « Ils ont profité de la porte que nous avons ouverte. »

L’histoire inspirante de l’espoir, de la persévérance et de la résilience des élèves de Kugluktuk est l’objet du long métrage intitulé The Grizzlies, qui connaît le succès depuis la première au Festival des films de Toronto l’automne dernier. Plus tôt cette année, le film est sorti en salle un peu partout au Canada. Il est maintenant à la disposition des écoles.

Sheppard n’a que 23 ans, en 1998, quand il quitte la Saskatchewan pour enseigner à l’école secondaire de Kugluktuk. « Je ne savais rien de cette région ni de sa culture, et c’est pourtant dans mon propre pays. J’étais vraiment intrigué », raconte Sheppard de sa décision d’amorcer sa carrière dans cette communauté inuite située à 1600 kilomètres au nord d’Edmonton sur le golfe Coronation, dans l’océan Arctique.

À sa deuxième année, une catastrophe bouleverse l’école et la population : le nombre dramatique des suicides vaut à Kugluktuk de faire les manchettes. « La communauté était très dysfonctionnelle et il y avait beaucoup de suicides chez les élèves », résume‑t‑il, rappelant que trois jeunes et deux jeunes adultes sont morts cette année-là. « Quand j’ai décidé de revenir [on lui a offert un poste à durée indéterminée], il était entendu que je m’impliquerais avec d’autres membres du personnel pour changer le cours des choses. Il fallait notamment changer la culture de l’école. « C’était une école typique, mais les élèves étaient tout sauf typiques. Certains ne venaient jamais. Ils n’en avaient rien à faire. D’autres se présentaient, mais sans beaucoup d’énergie. La direction avait adopté la voie punitive. Un élève absent récoltait une mention d’absentéisme et un élève présent, une petite tape sur l’épaule. Le personnel se souciait vraiment des jeunes, mais l’école était comme toutes les autres et c’est ça qu’il fallait changer, parce que ces élèves avaient besoin d’autre chose. »

À l’été 2000, Sheppard inaugure un programme de crosse. Il a constaté que ses élèves adorent ce sport et qu’ils en ont très rapidement maîtrisé les techniques l’année précédente. Le personnel décide de tirer parti de la situation et de se servir du sport pour inciter les élèves à suivre leurs cours. Il y a un certain scepticisme au départ, mais les élèves adoptent le programme.

Le changement

Au fil des ans, les équipes scolaires de crosse et d’autres sports – toutes appelées The Grizzlies – deviennent de véritables catalyseurs de changement, d’abord à l’école, puis parmi la population, qui compte 1400 personnes. Le grizzly symbolise la persévérance. C’est pourquoi les enseignants ont choisi ce nom, explique Sheppard. Ils souhaitaient que les élèves s’y identifient. Le film montre surtout l’équipe de crosse qui va jouer dans le sud du pays, à Edmonton, Saskatoon et Winnipeg, entre autres, mais Sheppard souligne l’existence des équipes de soccer, de volleyball et de basketball, tout aussi importantes, à l’origine de liens d’amitié et familiaux plus solides, qui aident le petit village à traverser les moments difficiles.

Stacey Aglok MacDonald est l’une des coproductrices du film. Elle a grandi à Kugluktuk. « J’y ai vécu toutes sortes de choses, y compris des expériences magnifiques. C’est un très beau territoire. L’été, nous jouions sous le soleil de minuit et nous allions pêcher en famille. « Il y avait aussi des périodes très sombres et plus difficiles, surtout dans les années 1990, quand j’étais adolescente. La vie à Kugluktuk était devenue infernale. Beaucoup d’adolescents se sont suicidés », poursuit-elle. Elle estime avoir eu de la chance : ses parents ont cessé de boire quand elle est devenue adolescente, mais elle a vu nombre de ses amis et camarades de classe aux prises avec des dysfonctionnements familiaux.

Après le secondaire, la jeune femme a quitté Kugluktuk pour aller étudier l’histoire inuite au Collège Nunavut Sivuniksavut, à Ottawa. C’est là qu’elle a appris ce qu’est le traumatisme intergénérationnel issu de la colonisation, des pensionnats et de la marginalisation et qu’elle a compris sa communauté. Sa perspective a changé. « On observe les résultats du traumatisme, mais on ne comprend pas. Personne ne nous aide à comprendre ce qui s’est passé et on ne sait pas pourquoi les choses sont ce qu’elles sont. Quand j’étais enfant, j’éprouvais une certaine honte, une sorte de racisme intériorisé envers moi, ma famille et ma communauté, parce que tout ce je voyais, en particulier à l’adolescence, c’était le traumatisme. »

Pleine d’énergie et forte d’une meilleure compréhension de son entourage, Stacey Aglok MacDonald est retournée à Kugluktuk déterminée à mieux faire pour la population de son village. « Quand je suis revenue, The Grizzlies existaient déjà et l’énergie parmi les jeunes, et à l’école, surtout, était manifestement très différente de ce qu’elle était à la fin de mon secondaire seulement quatre ans plus tôt », relate la jeune femme, qui a accepté un poste d’enseignante suppléante dans son village. « Avec toutes les compétitions et les matchs, The Grizzlies faisaient sortir les gens, qui encourageaient ensemble une activité agréable et saine, à laquelle nos jeunes participaient avec cœur. C’était très axé sur la communauté et nos jeunes manifestaient beaucoup plus de plaisir et de confiance en eux, à mon avis. » Les jeunes sportifs « ont certainement été une étape » du cheminement de la communauté vers la guérison, conclut Aglok-MacDonald.

Se serrer les coudes

Pour être admis dans l’une des équipes, les élèves devaient se présenter à l’école au moins quatre jours sur cinq et y fournir de réels efforts. Au lieu de lier l’admissibilité aux seuls résultats scolaires, ce qui aurait nui à de nombreux sportifs en herbe, les enseignants ont préféré évaluer les efforts déployés. « Les élèves qui répondaient assez bien aux deux critères pouvaient faire partie de l’une des équipes. Autrement, ils devaient d’abord résoudre leurs problèmes », rappelle Sheppard. « Ils étaient aux commandes. Nous leur avons dit que s’ils travaillaient fort, ils vivraient de belles choses. Pour nous, le personnel, ça a été une leçon de vie. C’est un peu comme ça que les choses fonctionnent. Il faut être là et travailler fort pour être en bonne posture. » Les élèves qui consommaient de la drogue ou de l’alcool étaient automatiquement expulsés des équipes, composées à parts égales de filles et de garçons.

Pour stimuler la participation des jeunes qui n’étaient pas très portés sur le sport, les enseignants leur ont proposé la direction de quelques entreprises sociales, comme une salle d’arcade pour les jeunes, un comptoir alimentaire et un service de traiteur, qui employaient dix à douze élèves en tout temps. Stacey Aglok MacDonald insiste : il s’agit d’abord et avant tout de trouver une activité qui rallie la population. Ce n’est pas forcément le sport. D’autres villages où le nombre de suicides était élevé ont choisi la musique, le cinéma et même le cirque. « Les équipes réunissaient des personnes qui avaient des intérêts communs et qui étaient prêtes à s’entraider. Elles sont devenues des familles dont tous les membres s’efforçaient de bien faire les choses et d’aider les autres. Pas seulement parmi les enfants, d’ailleurs, parmi les enseignants aussi », ajoute Russ Sheppard, qui a quitté l’enseignement et est maintenant avocat à Cranbrook, en Colombie-Britannique.

Le travail des élèves a porté ses fruits; le succès les a passionnés et leur passion s’est répandue dans toute la population. Le succès a engendré le succès. « Il n’y a pas eu un seul suicide pendant mes cinq dernières années à l’école », dit Sheppard. « Cela n’a plus jamais été le centre de l’attention. La communauté a encore des difficultés, mais je pense qu’elle est plus saine. » Le tournage de The Grizzlies a incité Sheppard à analyser cet épisode de l’histoire de Kugluktuk.

Alliances et allégeances

« Quelque vingt ans plus tard, je comprends que nous avons simplement pris soin les uns des autres. C’était un lien de cœur. Nous avons décidé de nous aider pendant des moments difficiles et de vivre ensemble les bons moments. C’est fou ce qu’on peut faire avec des liens pareils et un objectif commun. »

C’est le thème de ce film encourageant et c’est ce que les gens du milieu de l’éducation doivent en tirer, fait valoir Sheppard. « Vous ne pouvez pas faire semblant. Vous devez respecter les élèves et cultiver ce respect. Qui n’a pas eu une enseignante ou un conseiller qui a changé sa vie? Nous avons immédiatement senti que nous comptions pour cette personne. « L’autre volet du message, c’est que nous devons conjuguer nos efforts. Il ne peut pas y avoir de paliers hiérarchiques entre les enseignants et les élèves. C’est un programme collaboratif : enseignants, élèves et parents doivent tous y mettre du leur. En tant que conseillers et directeurs, nous devons être à l’écoute et nous ne devons pas tout décider pour les élèves. Il faut tenir compte de leur opinion, de leurs habiletés et de leurs forces », poursuit Sheppard, qui entraîne encore une équipe de cosse et n’exclut pas un retour à l’éducation.

Les cinéastes ont veillé à éviter le cliché du sauveur blanc à la rescousse. « Russ Sheppard avait une idée de ce que pourrait être sa contribution, mais rien n’en serait sorti si ces enfants n’y avaient pas souscrit », commente Spacey Aglok MacDonald. « Il a été un allié, en partie parce qu’il ne s’est pas rendu indispensable. Selon moi, c’est une erreur commune, surtout de la part de gens de pays ou d’horizons plus favorisés qui arrivent dans une communauté moins nantie. Ils veulent être des héros, les vedettes de l’histoire. »

Aglok MacDonald conseille de présenter un projet attrayant pour les enfants et la population en général, mais surtout, de donner à chacun la possibilité de réussir, de devenir un leader, de développer ses aptitudes et d’acquérir les connaissances nécessaires pour continuer. « Un allié, comme Russ l’a été, met toutes ses compétences au service de ces élèves. Ce sont eux qu’il faut mettre en vedette. C’est grâce à eux que The Grizzlies existent encore, alors que Russ est parti depuis longtemps », dit Aglok-MacDonald, qui vit maintenant à Iqaluit, capitale du Nunavut.

Sheppard s’avoue « totalement transformé » par son expérience à Kugluktuk, qui lui a permis de comprendre le pouvoir des jeunes et de l’esprit humain. « En ne m’imposant pas de limites, j’ai changé d’optique du tout au tout : si les enfants de Kugluktuk ont pu résoudre leurs problèmes, rien ne m’empêche d’en faire autant. L’expérience m’a permis de comprendre ce pouvoir. » Pour Aglok MacDonald, The Grizzlies contient un message important à cet égard : les Inuits sont des gens forts. Les Autochtones sont des gens forts. Nous sommes les héros de nos propres histoires. Nous sommes les héros de nos vies et de nos communautés. Aujourd’hui, les premiers Grizzlies sont devenus des leaders, à Kugluktuk et ailleurs. L’un d’eux est cadre au gouvernement du Nunavut, un autre est superviseur de secteur d’une société minière; il y a aussi un député, un agent de conservation et plusieurs enseignants.

Par Laurie Nealin

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