2020 French Articles

Racisme dans les écoles canadiennes

Le temps du changement systémique est venu

La mort violente de George Floyd s’est avérée le point de bascule pour la croisade qui vise à démontrer la réalité du racisme systémique et son empreinte ubiquiste sur la société. Le racisme systémique n’est plus considéré avec mépris comme une espèce de fantôme intellectuel imaginé par les marginalisés; on reconnaît désormais le fléau insidieux qui oppose le pouvoir des privilégiés à la crainte d’une menace ou d’une mainmise sur ce pouvoir. 

George Floyd. Accusé d’avoir refilé un faux billet de 20 $ au commis d’un magasin de Minneapolis. Interpelé par la police, détenu, puis rabattu de force par terre, le genou d’un agent supérieur lui coinçant le cou alors qu’il gît sur le sol, face contre terre. On ignore ses supplications. On ignore les appels au calme des témoins. Les collègues du policier sont stupéfaits face à l’agressivité de cet acte de soumission, pendant que Floyd répète : « J’étouffe. » Toute la scène est filmée. Puis, moins de dix minutes plus tard, Floyd, en état de détresse médicale, meurt. Tué, en somme, à cause de la couleur de sa peau. 

Le système changera-t-il? 

Il n’y a pas de doute : lors de la rentrée automnale de 2020, les enseignants canadiens se verront forcés d’aborder – outre les questions de sécurité entourant la COVID-19 – le sujet des manifestations de Black Lives Matter, qui ont pris une ampleur internationale après la mort de George Floyd. Vraiment? Si l’histoire se répète, les manifestations demeureront lettre morte pour beaucoup d’enseignants (surtout blancs) qui croient que le racisme systémique et le biais personnel implicite à l’encontre des personnes autochtones, noires et de couleur (PANDC) relèvent de la fiction. « Je ne suis pas raciste », diront certains enseignants sur la défensive. Mais maintenant, l’implicite est devenu explicite. Dans les jours qui ont suivi la mort de George Floyd, d’autres cas de décès aux mains de la police ont fait surface partout aux États-Unis. Pendant ce temps, au Canada, moins d’une semaine après la mort de Floyd, Chantel Moore, une Autochtone du Nouveau-Brunswick, a été abattue par la police lors d’un contrôle de son bien-être. Les agents affirment qu’elle avait brandi un couteau. 

Y a-t-il eu des changements?

Dire que beaucoup d’enseignants ne feront rien à la suite des manifestations de l’été 2020 n’est pas un signe de pessimisme. De fait, le Canada nie depuis longtemps l’existence d’un racisme institutionnel. Dès 1992, l’Ontario confiait à Stephen Lewis, champion des droits de la personne et ancien chef du NPD de cette province, la rédaction d’un rapport sur les relations interraciales en Ontario. Dans ce rapport, Lewis décrit ses rencontres avec des communautés racialisées et observe : « Souvent, au cours des discussions, on avait le sentiment, chargé de fatigue et d’amertume, que je participais et que mes interlocuteurs participaient à une charade de plus. C’était profondément déprimant. » Dans son rapport, il se fait l’écho des questions d’étudiants racialisés au sujet de la structure du système scolaire : « Où sont les cours en histoire des Noirs? Où est le personnel enseignant en provenance des minorités visibles? Pourquoi y a-t-il si peu de modèles à imiter? Pourquoi les conseillères et conseillers en orientation en savent-ils si peu sur les cultures différentes? Pourquoi tolère-t-on les incidents et les insultes racistes? Pourquoi deux poids et deux mesures quand il s’agit de discipline? Pourquoi regrouper les élèves des minorités d’une façon qui ne correspond pas à leurs aptitudes? Pourquoi nous décourager si nous voulons aller à l’université? […] Combien faudra-t-il de temps avant que le programme d’études change pour que l’on ait l’impression qu’il s’adresse à nous? » 

Près de 30 ans plus tard, malgré certains efforts pour améliorer l’équité et la sensibilité aux différences culturelles dans le milieu de l’éducation au Canada, les questions des étudiants interviewés par Lewis demeurent d’actualité. Trente ans d’intellectualisation du racisme ont débouché sur une réalité flagrante : la plupart des enseignants ne croient pas à l’existence du racisme systémique et grimacent au moindre soupçon qu’ils puissent avoir des opinions implicitement ou inconsciemment racistes.

Il ne s’agit pas ici d’humilier les enseignants. Il faut simplement dire que certains systèmes en place facilitent le succès d’un groupe (les étudiants blancs) tandis que d’autres (les PANDC) ont l’impression de nager à contre-courant. Les preuves de cette situation sont saisissantes. 

Le conseil scolaire « dysfonctionnel » de Peel 

Un exemple concret : le Conseil scolaire du district de Peel (PDSB), en Ontario. Présenté comme un modèle en matière de politiques sur l’équité dans un document de 2013 sur les meilleures pratiques de lutte contre le racisme en éducation (Anti-Racism Education in Canada: Best Practices), le PDSB tombe rapidement en disgrâce lorsque des parents d’élèves noirs commencent à présenter des preuves de racisme aux directions d’écoles et du conseil. Leurs plaintes sont rejetées. Les parents ne lâchent pas le morceau : ils poussent des dirigeants d’établissements à reconnaître que le racisme pose problème dans la prestation des programmes et la façon de traiter les élèves noirs. Leurs attaques sont continuellement repoussées, même si les preuves de racisme envers les Noirs continuent de s’accumuler. Des défenseurs des droits des parents s’inscrivent à l’ordre du jour de presque toutes les réunions du conseil, jusqu’à ce que le ministre de l’Éducation ordonne une enquête sur ces allégations à la fin de 2019. Presque immédiatement, l’équipe de trois examinateurs découvre des cas de racisme flagrant et de biais systémique envers les élèves PANDC. Elle conclut que le PDSB est hautement dysfonctionnel lorsqu’il s’agit de tenter de régler (voire de reconnaître) le problème de racisme systémique qui imprègne le conseil. Voici quelques exemples mis au jour dans le rapport final des examinateurs : 

Les parents d’un élève, qui ne sont pas de même race, ont assisté à une présentation des programmes scolaires à l’école de leur enfant. Les parents recevaient chacun une brochure sur les programmes scolaires à leur arrivée : le parent noir s’est vu remettre une brochure sur les programmes d’études appliquées, menant à un cheminement collégial ou au marché du travail, tandis que le parent blanc recevait une brochure sur les programmes de formation générale qui mènent à l’université. Comme le concluent les auteurs du rapport : « Une telle situation illustre de manière convaincante le racisme institutionnel qui se manifeste dans le système d’orientation du PDSB. »

Les élèves autochtones, noirs et gais sont surreprésentés dans les cours autres que ceux du cheminement vers l’université et sous-représentés dans les cours théoriques et les programmes enrichis.

Les élèves noirs représentent seulement 10,2 % de la population des écoles secondaires, mais environ 22,5 % des élèves suspendus.

Le personnel est beaucoup plus susceptible de demander l’aide de la police pour des incidents mettant en cause des élèves noirs que pour des incidents similaires mettant en cause des élèves blancs. 

Plusieurs élèves et membres du personnel estiment que les activités du Mois de l’histoire des Noirs ne sont même pas généralement acceptées par la communauté scolaire et qu’elles permettent plutôt aux Blancs de « se donner bonne conscience en célébrant les Noirs ».

Le Tribunal des droits de la personne de l’Ontario a conclu qu’il y avait eu discrimination de la part de la police envers une élève de première année du PDSB et que
« la race [de l’enfant] avait été un facteur contributif à son traitement par la [police] lorsqu’elle a été placée sur le ventre, les poignets menottés derrière le dos ». Le policier croyait que l’élève représentait une grave menace pour ses camarades et a estimé qu’il était nécessaire de lui passer les menottes pour assurer la sécurité des élèves. 

Bien qu’ayant proclamé à répétition qu’ils feraient tout en leur pouvoir pour s’attaquer au problème du racisme contre les Noirs en milieu scolaire, les dirigeants du conseil, quand on les presse de questions, sont incapables de définir ou d’expliquer ce qu’on entend par le racisme envers les Noirs, d’où l’impossibilité de décrire un plan convaincant d’éradication de ce problème. 

Peu après la publication du rapport du groupe d’examen, le ministre de l’Éducation a désigné un superviseur de la mise en œuvre de politiques et de pratiques de lutte contre le racisme au sein du Conseil scolaire du district de Peel. De son côté, le conseil a congédié son directeur de l’éducation. 

Le cas de Peel illustre bien à quel point le racisme peut exister à tous les échelons d’un système scolaire. Il démontre aussi l’ampleur des mesures que les parents de PANDC sont forcés de déployer, ne serait-ce que pour se faire entendre. On pourrait certainement trouver des exemples similaires (ou pires) de racisme systémique ailleurs au Canada. Dans le cas du PDSB, ce sont des parents tenaces qui ont mis le problème au jour. Il est trop tôt pour savoir si la prise de conscience que suscitent des mouvements tels Black Lives Matter, Idle No More et Wet’suwet’en Strong allègera le fardeau de la défense des droits pour les personnes les plus affectées par le racisme. Espérons que ceux qui détiennent le pouvoir sont désormais plus susceptibles de réagir au racisme dans leur propre collectivité. 

Devenir des enseignants antiracistes

Les enseignants se targuent de faire preuve de compassion et d’empathie dans leurs rapports avec leurs élèves. C’est pourquoi les administrateurs, les conseillers en orientation et les enseignants sont prompts à faire valoir – même en l’absence de toute accusation – qu’ils ne sont pas racistes. Ils voient dans le racisme un échec moral que leur image d’eux-mêmes ne saurait rapprocher des bonnes personnes qu’ils croient être. Bon nombre d’entre eux vont jusqu’à proclamer qu’il n’y a pas de problème de racisme à leur école ou dans leur collectivité. Trop souvent, les enseignants s’accrochent naïvement à la notion voulant que le racisme soit un fléau qui sévit ailleurs (en disant, par exemple : « Ici, au moins, ce n’est pas comme aux États-Unis »). 

La « fragilité blanche »

Selon Robin DiAngelo, auteure de Fragilité blanche : ce racisme que les Blancs ne voient pas [à paraître en français aux éditions Les Arènes], il est temps que les membres du groupe dominant adoptent une nouvelle approche face à la réalité du racisme, afin de s’engager davantage sur la voie du dialogue et du changement et de reconnaître la prévalence du racisme systémique. Comme l’explique DiAngelo, une enseignante blanche qui reconnaît ouvertement le privilège associé à sa race : « Fondamentalement, [nous] devons revoir notre idée de ce que signifie le fait d’être raciste. Tant que nous définirons une personne raciste comme un individu délibérément méchant sur des bases raciales, nous resterons sur la défensive. » Elle explique que l’ascendance des Blancs façonne chez eux le biais implicite associé au fait d’être né au sein du groupe dominant. Le privilège qui leur est automatiquement octroyé les prive d’une compréhension innée du racisme, car ils ne font jamais l’expérience des écueils systémiques qui compliquent tant la vie des personnes de couleur. Ainsi, DiAngelo encourage les Blancs à présumer que le racisme – inhérent au biais implicite façonné par les idées et les événements de toute une vie – est toujours en jeu dans leurs relations avec les communautés racialisées, et à en être assez conscients pour tenter d’éclairer et d’infléchir ce biais par l’action. Dans un contexte scolaire, elle ajoute ceci : « Il y a un historique des torts causés par le système d’enseignement aux familles de couleur. Nos écoles n’ont pas bien agi envers les enfants de couleur. Et les parents de couleur livrent leurs enfants si précieux aux mains d’un établissement où l’historique des torts a des racines profondes. Par conséquent, leurs soupçons, leur crainte et leur inquiétude sont rationnels. Il est rationnel qu’ils ne fassent pas automatiquement confiance à l’enseignante. » Cette perspective s’applique aussi aux élèves racialisés. Au lieu de réagir défensivement, les enseignants devraient reconnaître les torts historiques du système et manifester de l’empathie pour les familles racialisées.  

Sachez reconnaître votre biais implicite

Cette perspective revêt une importance particulière pour les conseillers en orientation. Personne ne veut adopter la position : « Présume que tu es raciste. » Mais il est illusoire de présumer que les gens ne sont pas façonnés par l’accumulation de biais implicites. Les gens ont des opinions, et certaines de ces opinions ont une charge raciale. Ces opinions, si on néglige d’y porter attention, mènent à des attitudes et des comportements qui perpétuent le racisme. Dans bien des cas, le fait d’ignorer le biais implicite tout en profitant des avantages du racisme systémique permet aux établissements d’enseignement de passer d’une génération à l’autre sans changement réel. Certes, on fait de grands pas dans le domaine des politiques et des programmes, mais les George Floyd de ce monde se font encore tuer, le Mois de l’histoire des Noirs est encore accueilli par de gros yeux et des commentaires narquois, et on continue d’orienter les élèves PANDC vers des programmes qui laissent supposer qu’ils sont inférieurs. Tout ce que nous demandent des personnes comme Robin DiAngelo, c’est d’apprendre à connaître notre biais implicite et, face à un élève dans le bureau d’orientation, de voir en quoi ce biais se reflète dans nos actions et nos paroles. 

Le temps du changement

La mise au jour du racisme systémique ne vise pas à nous paralyser de honte face à nos torts historiques (ce qui nous amène à capituler et à clamer : « Mais que puis-je faire de plus?! »), mais bien à susciter une introspection afin de révéler et d’infléchir notre biais implicite. Pour un conseiller en orientation, cela signifie, face à un élève racialisé, de reconnaître les obstacles que celui-ci doit surmonter au quotidien, à l’école comme à l’extérieur. Négliger d’examiner l’apport de nos pensées et de nos gestes dans la perpétuation du racisme systémique dans nos écoles ramène le sentiment de fatigue et d’amertume que donne l’impression de participer à une charade de plus (pour paraphraser ce qu’écrivait Stephen Lewis il y a 30 ans!), où l’on promet des actions sans en réaliser aucune. 

Dans un article écrit pour l’ASCD sous le titre « How to be an anti-racist educator » (« Comment être une enseignante ou un enseignant antiraciste »), Dena Simmons encourage les enseignants à parler ouvertement du racisme en classe et au bureau. Son texte est, pour l’essentiel, une recette du changement. Voici ses recommandations : 

  • Livrez-vous à une introspection vigilante.
  • Reconnaissez le racisme et l’idéologie de la suprématie blanche.
  • Étudiez et enseignez l’histoire dans une perspective représentative.
  • Discutez de race avec les élèves.
  • Quand vous êtes témoin d’un fait de racisme, faites quelque chose.

Pour un exposé détaillé des idées de Simmons, lisez son article à http://www.ascd.org/publications/newsletters/education-update/oct19/vol61/num10/How-to-Be-an-Antiracist-Educator.aspx. 

Par Sean Dolan