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La dure réalité des ados : Cinq difficultés qui touchent presque tous les élèves

L’adolescence n’est pas une période facile. C’est indéniable. Même s’il se trouve des gens pour dire que certaines générations ont eu la vie plus facile que d’autres, dans l’ensemble, l’adolescence demeure un passage délicat, et ce, depuis toujours. Les ados d’aujourd’hui ont assurément leur lot de défis uniques, souvent amenés par la pandémie. Toutefois, aux frousses causées par le virus et au tsunami d’information sanitaire s’ajoutent plusieurs questions brûlantes qui existaient déjà avant la pandémie et qui lui survivront. 

La souffrance est réelle

Avant de plonger dans le vif du sujet, il est important de considérer deux points cruciaux. Premièrement, nos jeunes souffrent. Plus de 30 % des élèves du secondaire disent ressentir une détresse psychologique modérée ou grave, et 14 %, une détresse psychologique grave, ce qui se manifeste souvent sous forme d’anxiété et de dépression. Certains pensent même à s’enlever la vie (14 %) ou font carrément une tentative de suicide (2 %). Ces chiffres sont révélateurs d’une crise de santé mentale, crise que viennent aggraver le sous-financement chronique des soins de santé mentale et les longs délais d’attente pour obtenir de l’aide professionnelle. Le deuxième point à considérer concerne la technologie. Les difficultés propres à l’adolescence sont exacerbées par les médias sociaux, les textos et le temps excessif passé devant un écran. La dimension technologique sous-tend en effet les cinq difficultés intemporelles de l’adolescence que les élèves finiront probablement par apporter avec eux dans le bureau de leur intervenant ou intervenante scolaire à un moment ou un autre de leur secondaire. 

1re difficulté : Les pressions sociales

L’adolescence est une période inconfortable à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte. C’est un moment où on essaie de comprendre qui on est et de décider quoi étudier, quelle carrière choisir et quoi faire de sa vie. C’est loin d’être évident, et la pression à l’uniformité joue un rôle déterminant dans la navigation à travers les eaux troubles de l’adolescence.

Or, cette pression ne se traduit pas toujours par des amis qui poussent leurs camarades à des comportements discutables. Elle est souvent beaucoup plus subtile. Parfois, il suffit pour un ado de se convaincre qu’une chose est « cool » ou que « tout le monde le fait » pour agir d’une façon qui n’est peut-être pas dans son intérêt. Bien souvent, toutefois, les ados imitent leurs pairs. Prenons l’exemple de la cigarette : selon l’Association pulmonaire du Canada, 70 % des ados ont des amis qui fument ou disent avoir commencé à fumer pour faire comme les autres. Cette tendance se voit dans presque tous les domaines : la consommation d’alcool et de drogue, la sexualité, l’intimidation (intimidateurs et témoins) et même l’automutilation. S’ils savent que d’autres ont fait quelque chose, les ados sont susceptibles de l’envisager eux aussi. Sur les médias sociaux, les pressions sociales ont récemment servi à convaincre des jeunes de participer à divers défis (comme celui de donner des coups de pied dans la porte d’entrée d’inconnus qui est apparu à London, en Ontario, en décembre 2021). Il revient aux intervenants scolaires de reconnaître l’omniprésence des pressions sociales et d’apporter une perspective d’adulte dans les situations où un élève semble susceptible de poser des actes risqués. 

2e difficulté : L’image corporelle

Les statistiques sont claires : la moitié des gens (80 % des femmes et plus de 30 % des hommes) sont insatisfaits de leur apparence. L’ère des médias sociaux et les images léchées des plateformes de diffusion en continu ne sont certes pas étrangères à cette tendance. Selon la plateforme éducative sans but lucratif Common Sense Media, 35 % des jeunes ont peur de se faire identifier dans les photos qui les désavantagent, 27 % sont stressés par leur apparence dans les photos qu’ils publient et 22 % sont tristes quand leurs photos sont ignorées. 

Il est alarmant de constater que certains ados s’engagent sur la pente glissante des sites « thinspo » (contraction des mots anglais « thin » — minceur — et « inspiration »), « pro-ana » et « pro-mia », qui glorifient respectivement la maigreur maladive, l’anorexie et la boulimie. Cette glorification contribue aux problèmes d’image corporelle du 50 % d’adolescentes et du 30 % d’adolescents qui adoptent des stratégies malsaines pour contrôler leur poids, comme sauter des repas, jeûner, fumer, se faire vomir et prendre des laxatifs. Il est utile, pour les intervenants scolaires, d’être au courant de cette tendance. Ils pourront ainsi être à l’affût des problèmes d’image corporelle chez leurs élèves et travailler avec les jeunes et leurs parents à dissiper les attentes irréalistes relatives à l’apparence. 

3e difficulté : L’intimidation

Selon certaines estimations, un élève sur trois subit de l’intimidation qui commence ou se produit généralement à l’école. Autrement dit, si un intervenant scolaire voit 100 élèves dans sa semaine, plus de 30 sont peut-être victimes d’intimidation. En fait, l’intimidation est si répandue que des incidents surviendraient toutes les sept minutes dans la cour de récréation et toutes les 25 minutes en classe. De nombreux élèves disent se faire intimider en classe, en présence de l’enseignant. On peut donc se demander combien de victimes d’intimidation se sentent à l’aise d’en parler à un adulte bienveillant comme un intervenant scolaire. 

Les effets de l’intimidation ont été abondamment documentés. En plus de causer l’humiliation et une baisse d’estime de soi, l’intimidation augmente le risque de dépression, d’idées suicidaires, d’automutilation, d’anxiété, de troubles du sommeil, de baisse de rendement scolaire et de décrochage chez les victimes. La cyberintimidation ne fait qu’aggraver ces problèmes. Les victimes de l’intimidation, quelle qu’en soit la forme (physique, verbale, sociale, en ligne, raciale, religieuse, sexuelle ou liée au handicap), sont deux fois plus susceptibles de faire une tentative de suicide. 

Néanmoins, il y a de l’espoir. Le problème génère aujourd’hui beaucoup d’attention, et la mise en place de programmes anti-intimidation a réduit les incidents de 20 % dans les écoles. Les efforts de sensibilisation ont aussi amené plus de témoins à intervenir. Dans la plupart des cas, l’intervention d’un témoin met fin aux incidents dans les dix secondes qui suivent. Les intervenants scolaires peuvent aider les victimes d’intimidation en les écoutant et en agissant sans tarder par le truchement de l’administration scolaire. Partout au Canada, des conseils scolaires ont adopté des politiques de tolérance zéro en matière d’intimidation. 

4e difficulté : L’abus d’alcool et d’autres drogues

Beaucoup de jeunes essaient les drogues et l’alcool au cours de leur adolescence. L’alcool, le tabac, le cannabis et les médicaments d’ordonnance semblent être les substances de prédilection pour les premiers essais. L’essai d’une drogue déclenche le cycle du désir de consommer et de la dépendance. Pour certains, le cannabis ou l’alcool ne créera qu’un faible désir de consommer. Pour d’autres, ce désir deviendra progressivement ou rapidement plus intense, menant ainsi à des dépendances plus dangereuses.

Selon une enquête de 2010, les jeunes ont déclaré avoir consommé les substances suivantes au moins une fois dans l’année précédente :

SUBSTANCE CONSOMMATION DANS L’ANNÉE PRÉCÉDENTE
Alcool71,5 %
Marijuana25,1 %
Hallucinogènes4,6 %
Ecstasy3,8 %
Cocaïne2,7 %
Centre canadien de lutte contre les toxicomanies

Depuis le début de la pandémie, de nombreux ados ont déclaré que leur consommation d’alcool et de drogues avait augmenté. Si on considère en plus qu’un ahurissant 20 % des ados fouillent dans les médicaments d’ordonnance de leurs parents pour leur consommation, on comprend aisément que les drogues constituent un grave problème. 

L’alcool et les drogues génèrent un état de conscience modifié que les jeunes recherchent pour se sentir bien, oublier leurs soucis, apaiser leurs souffrances, se sentir adultes ou se faire accepter par un groupe. Les intervenants scolaires misent souvent sur la réduction des méfaits dans leurs interventions auprès d’élèves qui consomment de l’alcool et des drogues. Sermonner un élève à grand renfort de statistiques est peu susceptible de le convaincre d’arrêter de consommer. Il est beaucoup plus efficace de limiter les dégâts en privilégiant à la fois la sensibilisation aux dangers de la consommation et des stratégies pour amener le jeune à réduire sa consommation. 

5e difficulté : Angoisse existentielle et dépression

L’angoisse existentielle et la dépression sont deux choses différentes. L’angoisse existentielle est une expérience typique de l’adolescence causée à la fois par les changements hormonaux et les questions relatives à l’avenir. Quand on se pose des questions comme « Qui suis-je? » et « Pourquoi suis-je ici? » tout en traversant la puberté, on se retrouve souvent avec les émotions en dents de scie. Beaucoup de jeunes confondent la dépression et l’angoisse existentielle, processus qui les amène à examiner leur vie et à choisir leur voie. L’angoisse peut aussi s’exprimer sous forme de colère ou de sautes d’humeur.  

Trois indicateurs permettent de distinguer la dépression de l’angoisse existentielle : 

  • L’intensité du comportement. 
  • Sa durée.
  • Sa persistance au fil du temps et d’un contexte social à l’autre. 

Dans le cas de l’angoisse, la déprime peut être intense pendant un court laps de temps, et disparaître quand le jeune est à l’école ou avec ses amis. Si l’abattement et la tristesse sont intenses, persistants et observables tant à la maison qu’à l’école ou avec les amis — c’est-à-dire dans la plupart des sphères de la vie d’un jeune —, la dépression est plus probable. 

Les intervenants scolaires auprès desquels les élèves viennent chercher conseil devraient commencer par des questions de triage comme : « Comment te sens-tu? », « Combien de temps est-ce que ça dure? », « Est-ce que c’est là tout le temps ou juste à certains moments? ». Ces questions aideront les intervenants à distinguer l’angoisse de la dépression, et aussi à décider quoi faire. Il est important de noter que depuis le début de la pandémie en mars 2020, le taux de jeunes atteints de troubles dépressifs graves est passé de 18 à 23 %. 

Communication

C’est une chose d’identifier sur papier cinq difficultés que doivent affronter les ados d’aujourd’hui. C’est une tout autre chose de s’occuper d’un élève qui vient nous confier ses problèmes. La communication est essentielle. Premièrement, l’intervenant ou l’intervenante scolaire doit communiquer avec l’élève avec le plus de compassion possible. Son bureau doit être un refuge où on peut parler librement sans se faire juger. Deuxièmement, si nécessaire, l’intervenant doit parler de la situation de l’élève avec l’équipe de l’école. Ceci peut prendre la forme d’une conversation informelle avec un collègue (intervenant scolaire) ou d’une discussion officielle avec l’équipe professionnelle complète de l’école (psychologue, travailleur social, travailleur auprès des enfants et des jeunes, direction). S’il faut faire appel à des ressources externes (médecin ou service des urgences), il est important que cette équipe soit au courant de la situation et participe au processus. Troisièmement, et peut-être surtout, il est essentiel de communiquer avec les parents. Même si l’élève insiste pour ne pas mettre ses principaux fournisseurs de soins (parents 

ou tuteurs légaux) au courant, l’intervenant scolaire doit le convaincre de l’importance de le faire. Et s’il n’y parvient pas, il doit informer les parents quand même. On peut garder le secret sur certains détails mineurs, mais si on est réellement préoccupé par le bien-être d’un élève, il est important de mettre les parents et les autres personnes qui s’en occupent au courant. Mieux vaut pécher par excès de prudence. 

Conclusion

Les cinq difficultés mentionnées ici ne sont certes pas les seules que devront affronter les ados. Elles sont toutefois très répandues, et les intervenants scolaires sont susceptibles de côtoyer bien des élèves aux prises avec des problèmes de pression à la conformité, d’image corporelle, d’abus d’alcool et d’autres drogues, d’angoisse existentielle ou de dépression. 

Pour des ressources et des stratégies pour composer avec les cinq difficultés présentées ici, voir l’article Aider les élèves à surmonter cinq difficultés courantes dans ce numéro de la revue Canadian School Counsellor