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L’« autre » parcours postsecondaire

@GettyImages/FG Trade Latin

Pourquoi l’incertitude économique au Canada pourrait être l’occasion de revoir notre discours aux élèves au sujet des métiers spécialisés

Pour les intervenants scolaires au secondaire du Canada, la question clé n’est plus de savoir simplement si les élèves devraient suivre un programme universitaire ou collégial. Il s’agit plutôt de nous demander si nous leur présentons un tableau complet de l’éducation postsecondaire… et d’une carrière fructueuse.

En mai, une élève est assise face à un intervenant scolaire; son relevé de notes est sur le bureau qui les sépare, et sa dernière année à l’école secondaire se terminera dans quelques semaines.

« Je ne sais pas ce que je veux faire. »

Nous connaissons bien ce genre de conversation. Depuis des décennies, la réponse consiste à explorer les programmes universitaires, les diplômes d’études collégiales et, peut-être, une année de répit. Mais les élèves d’aujourd’hui arrivent dans un environnement économique très différent, marqué par l’abordabilité du logement, les changements technologiques, l’incertitude économique et un marché du travail où le simple diplôme d’études postsecondaires ne garantit plus une transition facile vers une carrière.

Pour les intervenants scolaires, cette situation ouvre des portes.

Il ne s’agit ni de dire aux élèves que l’université à elle seule n’en vaut plus la peine, ni de leur faire croire que tout le monde devrait devenir électricienne, charpentier, soudeuse ou mécanicien industriel. En fait, dans bon nombre de carrières, les collèges et les universités s’unissent pour offrir une option complète au niveau postsecondaire.

C’est l’occasion de se poser une question plus fondamentale : Donnons-nous aux élèves assez d’information sur toutes leurs options au postsecondaire?

De plus en plus, la réponse à cette question risque d’être négative.

Les métiers ne sont plus la « solution de rechange »

La hiérarchie traditionnelle de l’éducation postsecondaire commence à dater.

Historiquement, on a associé l’université à la réussite scolaire et aux carrières professionnelles. Les collèges occupaient l’espace entre l’enseignement régulier et la formation professionnelle. On a parfois présenté l’apprentissage et les métiers spécialisés comme l’option pratique pour les élèves qui ne veulent (ou dont on s’attend à ce qu’ils ne veuillent) choisir ni l’un ni l’autre.

Cette façon de penser est préjudiciable aux élèves.

L’apprentissage moderne est l’éducation postsecondaire, qui combine l’enseignement technique à une formation rémunérée sur les lieux de travail et mène à une certification professionnelle reconnue. Le gouvernement fédéral décrit l’apprentissage comme un parcours qui permet à l’étudiant·e d’acquérir des connaissances spécialisées et des compétences pratiques tout en travaillant et en gagnant un revenu. Selon le métier, la formation peut s’étaler sur une période d’environ deux à cinq ans avant que la personne puisse demander une certification de compagne ou de compagnon.

Dans un pays qui doit construire des logements et des infrastructures, réaliser des projets énergétiques et accroître sa capacité industrielle, ces compétences ne sont pas accessoires à l’économie canadienne. Elles y occupent une place centrale.

« Les métiers ne sont pas la solution de rechange à l’éducation postsecondaire. Pour bien des élèves, ils sont l’éducation postsecondaire. »

Une économie en transformation transforme la conversation

Au Canada, les jeunes ne manquent pas de raisons de ressentir de l’incertitude.

La transition de l’école secondaire à l’emploi est plus compliquée qu’avant, tandis que les pressions de l’abordabilité donnent de plus en plus de poids aux conséquences financières des choix postsecondaires. Le taux de chômage chez les jeunes au Canada est demeuré élevé en 2026; en mars, il était de 13,8 % chez les Canadiens âgés de 15 à 24 ans.

En même temps, le Canada consent des investissements substantiels dans la formation aux métiers spécialisés.

En mai 2026, le gouvernement fédéral a lancé l’initiative Une équipe Canada forte, dotée de 6 milliards de dollars et visant à recruter, former et embaucher de 80 000 à 100 000 nouveaux travailleurs spécialisés dans des métiers désignés Sceau rouge d’ici cinq ans. Cette initiative a des liens directs avec des priorités nationales telles que le logement, les infrastructures et la défense.

Pour nous, l’envergure de cette initiative est un signal important : les métiers spécialisés ne sont pas considérés comme des carrières du passé; ils ont leur place dans l’avenir économique du Canada.

Le plan fédéral comprend des stages rémunérés de niveau d’entrée menant à des apprentissages, une capacité de formation accrue, la modernisation du système Sceau rouge et des appuis financiers visant à aider les apprentis à terminer leur formation.

Pour les élèves qui tentent de décider ce qui suivra leurs études secondaires, cette information est bonne à savoir.

Gagner sa vie tout en apprenant

L’une des caractéristiques de l’apprentissage les plus intéressantes pour certains élèves est aussi l’une des moins bien comprises.

Contrairement au modèle traditionnel selon lequel les étudiants peuvent passer des années à payer des droits de scolarité avant d’entrer sur le marché du travail, l’apprentissage intègre l’éducation et l’emploi. L’apprenti·e travaille pour un employeur, acquiert des compétences pratiques et achève périodiquement une formation technique. Dans la plupart des cas, l’étudiant·e gagne sa vie tout en apprenant.

Cette distinction a de l’importance à une époque où les étudiants et les familles sont de plus en plus soucieux du coût d’une éducation postsecondaire.

Les intervenants scolaires peuvent aider les élèves à comparer les parcours au‑delà des frais de scolarité.

Invitez-les simplement à se poser les questions suivantes :

  • Combien coûtera ma qualification?
  • Dans combien de temps pourrai-je gagner ma vie?
  • Est-ce que j’aurai des dettes à la fin de mes études?
  • Quelle est la situation du marché du travail de ma région dans ce domaine?
  • Quelles sont les possibilités après la certification?

Ces questions peuvent transformer la conversation sur les avantages comparatifs de l’université et des métiers en une discussion beaucoup plus utile : Quel parcours scolaire et professionnel convient le mieux à cet·te élève?

Le facteur Sceau rouge

Pour les élèves qui craignent que le choix d’un métier limite leur avenir, le programme Sceau rouge mérite qu’on lui consacre une attention particulière.

La reconnaissance professionnelle Sceau rouge repose sur des normes professionnelles nationales et est agréée dans l’ensemble des provinces et territoires participants. Réaliser un apprentissage dans un métier désigné Sceau rouge peut permettre à la personne certifiée de travailler partout au Canada.

Cette portabilité intéressera particulièrement les jeunes Canadiens qui entrent sur un marché du travail en pleine évolution.

Une étudiante ou un étudiant pourrait se former au Manitoba, travailler en Alberta, déménager en Colombie-Britannique ou revenir dans sa province d’origine après plusieurs années. Une reconnaissance professionnelle nationale favorise une mobilité précieuse quand les perspectives économiques varient d’une région à l’autre.

Et la carrière ne se limite pas nécessairement au maniement d’outils.

Les gens de métier peuvent accéder à des fonctions de supervision, de gestion de projet, d’estimation, d’enseignement, d’inspection, d’entrepreneuriat ou d’exploitation d’entreprise. Une formation collégiale ou universitaire additionnelle peut également s’intégrer à leur parcours.

La première décision au sujet du parcours postsecondaire n’est pas nécessairement définitive.

Les métiers font de plus en plus appel à la haute technologie

Une autre idée désuète qu’il vaut la peine de remettre en question associe les métiers spécialisés au travail physique.

Les métiers d’aujourd’hui ont de plus en plus de liens avec la technologie numérique, l’automatisation, la robotique, les systèmes diagnostiques informatisés, la fabrication de pointe et les technologies de construction spécialisées.

L’élève qui dit : « J’aime la technologie, mais je ne veux pas passer mes journées devant un écran » pourrait présenter une candidature idéale à l’exploration de certains métiers.

Une mécanicienne industrielle peut travailler avec des systèmes de production automatisés. Un technicien de l’automobile peut diagnostiquer des véhicules à l’aide d’un équipement électronique perfectionné. Une électricienne peut travailler à des systèmes de bâtiments intelligents. Un technicien en fabrication de pointe peut combiner ses connaissances en mécanique à la programmation et à l’automatisation.

La distinction entre « carrière technologique » et « carrière manuelle » s’estompe de plus en plus, ce qui pourrait être une bonne nouvelle pour les élèves qui ne cadrent bien ni avec l’une ni avec l’autre de ces catégories.

Ce que les intervenants scolaires peuvent faire autrement

Le changement le plus significatif ne passe pas nécessairement par un nouveau programme ou par un budget plus gros.

Il suffit peut-être de modifier notre liste de questions.

Quand nous discutons des options d’études postsecondaires, nous pouvons présenter les métiers spécialisés avec le même degré de sérieux et de curiosité que nous appliquons aux programmes universitaires.

Posez à l’élève les questions suivantes :

  • Quels genres de problèmes aimes-tu résoudre?
  • As-tu plus de facilité à apprendre en agissant, en observant, en lisant ou en expérimentant?
  • Aimes-tu travailler avec des outils, des technologies ou de la machinerie?
  • Est-ce qu’il serait important pour toi d’avoir un revenu pendant ta formation?
  • Aimes-tu travailler en équipe?
  • Est-ce que l’entrepreneuriat ou la possibilité d’avoir ta propre entreprise t’intéresse?
  • Est-ce qu’une carrière qui te permettrait de passer d’une région à l’autre te plairait?
  • Pour toi, quelle est l’importance d’un lien relativement direct entre l’éducation et l’emploi?

Les réponses à ces questions pourraient surprendre les élèves… et leurs parents.

Un·e élève qui possède de solides habiletés en mathématiques et qui aime travailler avec des machines pourrait découvrir qu’un métier industriel lui convient mieux qu’un programme universitaire choisi simplement parce qu’il semble prestigieux.

Un·e autre élève pourrait découvrir que le collège est le meilleur point de départ et que l’apprentissage devient alors l’étape suivante.

Voilà le point essentiel. Bien faire notre travail ne consiste pas à orienter les élèves vers un résultat particulier, mais plutôt à veiller à ce qu’elles et ils fassent un choix éclairé.

Un parcours et non une décision unique

L’un des messages importants que l’intervenant·e scolaire peut donner aux élèves est que l’éducation postsecondaire ne fait pas obligatoirement l’objet d’un seul choix ponctuel.

Un·e étudiant·e peut commencer par un certificat d’études collégiales, faire un apprentissage, gagner un Sceau rouge, travailler pendant plusieurs années, puis faire des études en management.

Un·e autre pourra fréquenter l’université et, par la suite, faire la transition vers une profession technique.

Quelqu’un d’autre pourrait exercer d’abord un métier, se découvrir un intérêt pour l’entrepreneuriat et, éventuellement, devenir un employeur.

Les parcours peuvent se chevaucher.

C’est une erreur que de supposer que le choix d’un parcours ferme à jamais toutes les autres portes.

L’opportunité en période d’incertitude

Les élèves finissants sont exposés à une grande incertitude économique.

Mais cette incertitude peut aussi nous forcer à reconsidérer des hypothèses qui nous semblaient des évidences.

Pendant des décennies, la question que nous posions à bon nombre de jeunes était la suivante : « Quel diplôme devrais-tu obtenir? »

Aujourd’hui, la question la plus cruciale pourrait être :

« Quelles compétences veux-tu acquérir, quels problèmes veux-tu résoudre, quel genre de vie veux-tu rendre possible grâce à ton éducation? »

Pour certains élèves, la réponse sera encore un diplôme universitaire. Pour d’autres, il s’agira d’un diplôme d’études collégiales. Mais certains élèves voudront quand même explorer et considérer des programmes et options d’études postsecondaires qui combinent ces deux avenues. 

Et pour un groupe d’élèves en pleine expansion, il peut s’agir d’un apprentissage combinant les études en classe, l’enseignement technique, un emploi rémunéré et une certification reconnue partout au pays.

Les investissements canadiens actuels dans les métiers reflètent la demande de personnes capables de construire, réparer, entretenir, exploiter et moderniser les systèmes dont les collectivités dépendent. La stratégie de 2026 du gouvernement fédéral établit un lien explicite entre les métiers spécialisés et les priorités en matière de logement, d’infrastructures et d’économie nationale.

Pour les intervenants scolaires au secondaire, il s’ensuit une responsabilité – et une occasion – de taille.

L’objectif n’est pas de convaincre chaque élève d’opter pour les métiers spécialisés.

Il s’agit plutôt de veiller à ce qu’aucun élève ne les rejette sans comprendre ce qu’ils offrent.

En effet, l’avenir de l’éducation postsecondaire ne consiste peut-être pas à choisir entre une formation théorique ou pratique.

De plus en plus, il consiste plutôt à reconnaître que les deux sont essentielles à l’avenir du Canada.

NOTE DE NOTE DE L’AUTRICE

Les métiers spécialisés englobent une large gamme de professions et de conditions d’emploi. Les intervenants scolaires devraient encourager les élèves à explorer certains métiers, les conditions du marché du travail local, les exigences associées aux programmes d’apprentissage et les appuis financiers disponibles, plutôt que de présumer que tous les métiers offrent des perspectives identiques.

Source :
https://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/campagne/metiers-specialises.html

Par : Lindsay Taylor


boîte à outils de l’intervenant·e

Cinq conversations à tenir avant la fin des études secondaires

  1. « À quoi ressemble ta journée de travail idéale? »
    Allez plus loin que les titres d’emploi. Demandez aux élèves s’ils se voient travailler à l’intérieur ou à l’extérieur, avec des gens ou de l’équipement, de façon autonome ou collaborative, à un bureau ou dans un environnement physique variable.
  2. « Comment envisages-tu de payer tes études? »
    Comparez les frais de scolarité, les frais de subsistance et de transport, le revenu perdu et la dette éventuelle, et pas seulement le coût annoncé d’un programme.
  3. « As-tu déjà discuté avec une personne qui pratique ce métier? »
    Encouragez les entrevues informatives, les visites de lieux de travail, les stages d’observation et les conversations avec des apprentis et des compagnes ou compagnons.
  4. « Qu’arrive-t-il après l’obtention du diplôme? »
    Les élèves devraient faire des recherches sur les perspectives d’emploi, les exigences de certification, la demande régionale, les possibilités d’avancement et les perspectives entrepreneuriales.
  5. « Qu’arrivera-t-il si tu changes d’idée? »
    Insistez sur le fait que les carrières sont de plus en plus flexibles. Un premier diplôme ne détermine pas nécessairement ce qui arrivera d’ici 40 ans.